Préambule : Relations épistolaires


Préambule


Relations épistolaires

 

Anne Martineau (MCF Langue et Littérature médiévales)
CELEC (EA 3069), Université Jean Monnet Saint-Étienne

 

     À l’heure où les courriers électroniques (mails, sms, tweets) tendent à se multiplier au détriment de la correspondance classique, où tant de bureaux de poste ferment, où les philatélistes font grise mine, publier les Actes d’un colloque trans-séculaire sur les Relations épistolaires ne relève-t-il pas de l’éloge funèbre ? Non, car la lettre traditionnelle a encore de beaux jours devant elle. Ce n’est pas de sitôt que les mails – nous préférons les appeler « courriels » – accéderont au rang d’œuvres d’art majeures ; encore moins à la sainteté, telles les Épîtres de Paul. Sans doute faut-il laisser du temps au Temps, afin que se constitue un corpus de ce type de messages. Mais, pour relever de l’Art, encore faudrait-il que davantage d’artistes les emploient dans leur vie (Umberto Eco ne voulait pas d’adresse électronique[1]), et dans leurs œuvres. Or l’un d’eux, dans un roman, fait déclarer au protagoniste, informaticien de profession, que « l’informatique [le] fait vomir[2] » ; dans un autre, il imagine un lointain futur où une poignée de « néo-humains », clonés, éloignés les uns des autres par des milliers de kilomètres, n’auraient de relations que télématiques[3]. Daniel25, dernier du nom, finit par quitter le domaine protégé, ce qui équivaut à un suicide (un choix déjà fait par sa correspondante Marie23 ; avant de partir, elle lui avait envoyé un ultime courriel : un poème[4]). La correspondance issue des nouvelles technologies n’est donc pas absente de la littérature contemporaine, mais son emploi y reste timide, son image peu positive, et rien ne dit qu’elle y tiendra un jour un rôle comparable à celui de la correspondance ancienne.

     Nous voudrions ici rendre hommage à cette dernière, en montrant, par un florilège, quelques effets dramatiques notables que les artistes en ont tiré. Il est subjectif et chamboule souvent la chronologie. Nous y faisons la part belle à des textes que nous aimons, quel que soit le genre auquel ils appartiennent.

 

     Il nous est arrivé à tous de taper un courriel en hâte, et de nous rendre compte après l’avoir envoyé, à notre grande confusion, qu’il comportait des fautes. À moins d’être aussi inculte que la pauvre Ida, annonçant son suicide à « l’oteur » de ses maux dans une lettre « sale », que son « orthographe ignoble » rend bouleversante[5], le risque est moindre avec un courrier classique. Écrire à la main est un acte plus réfléchi. Elle est bien rêveuse, la jeune et jolie Pompéienne du musée Archéologique de Naples, qui tablettes de cire en main, semble sur le point de mordiller son stylet[6]. La maturation mentale peut être longue. On fait des brouillons, on rature, on efface, avant d’inscrire le message définitif sur son support : papyrus, tabulae, parchemin ou papier, selon l’époque : « elle commence, elle hésite, elle écrit et condamne ce qu’elle vient d’écrire ; […] elle prend tour à tour, rejette et reprend ses tablettes. […] Quand sa main a tracé ces paroles, l’espace lui manque sur les tablettes déjà remplies, elle écrit sur la marge encore une dernière ligne. Soudain, elle scelle son crime de son anneau, qu’elle imprime dans la cire, après l’avoir mouillé de ses larmes, car sa langue est desséchée[7] ». Byblis ne sait pas comment tourner ses phrases : elle déclare son amour à son propre frère. À quelques exceptions près, notables il est vrai – l’apparemment insignifiante « boulette de papier fin », que, des mois après la mort d’Emma, Charles découvre par accident, est un ancien billet de Rodolphe… – la littérature s’occupe de lettres importantes. À qui se fier pour les acheminer ?


[1] The New Yorker, « Of Eco and E-mail », HADEN-GUEST Anthony, 26/06/1995, p. 58.

[2] HOUELLEBECQ Michel, Extension du domaine de la lutte, Paris, J’ai lu, 1994, p. 83.

[3] Du même auteur, La Possibilité d’une île, Paris, Fayard, 2005. La nouvelle technologie employée tient du courriel et de la vidéo-conférence.

[4] Ibid., p. 374-375.

[5] BALZAC Honoré de, Ferragus, chef des Dévorants, in Histoire des Treize, CASTEX Pierre-George éd., Paris, Garnier, 1956, chap. II. « Ferragus », p. 69-71 pour l’intégralité de la lettre.

[6] Une tradition voit en elle Sapho.

[7] OVIDE, Les Métamorphoses, PUGET Louis, GUIARD Théodore, CHEVRIAU et FOUQUIER trad., revue par VIDEAU Anne, Paris, Le Livre de Poche, 2010, L. IX, p. 342-344 pour l’ensemble de la rédaction de la lettre.

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     À soi-même, quand on est libre de ses mouvements. Tristan prend des risques énormes pour remettre en mains propres une lettre à son oncle, le roi Marc : sa tête et celle d’Yseut sont mises à prix. Il attend qu’il fasse nuit noire, chevauche d’une traite jusqu’au palais royal et ne s’attarde pas : « Parvenu à la fenêtre de la chambre où dort le roi, il l’appelle doucement […]. Le roi s’éveille et demande aussitôt : « Qui es-tu pour venir à une heure pareille ? As-tu une affaire urgente ? Dis-moi ton nom ! » - Sire, on m’appelle Tristan. J’apporte une lettre ; je la mets ici sur le rebord de la fenêtre intérieure. Je n’ose pas vous parler plus longtemps. Je vous laisse la lettre[8]. » Parfois, l’expéditeur est mort. Cadavre et message voyagent ensemble : dans une nacelle tirée par un cygne, messager de l’Autre Monde, comme celle du roi Branguemuer, fils d’une fée, assassiné, dont la lettre réclame vengeance[9], ou à bord d’un esquif voguant tout seul, sans équipage ni pilote, tel celui de la Demoiselle d’Escalot. Une lettre, trouvée dans son aumônière, et adressée aux Chevaliers de la Table Ronde, accuse Lancelot d’être responsable de sa mort[10]. Mais l’expéditeur peut aussi être prisonnier. La langue coupée, séquestrée, comment Philomèle apprend-elle à sa sœur Procné ce que Térée lui a fait ? Grâce à une broderie retraçant son martyre. Une geôlière compatissante et sans méfiance accepte de la transmettre. Chez Ovide, on ne comprend pas si le tissu comporte un texte ou des dessins[11]. Tandis que chez l’auteur médiéval qui s’est inspiré de lui (Chrétien de Troyes, probablement) la bande d’étoffe comprend à la fois dessins et texte. Elle s’achève par la signature de l’expéditrice : « À l’une des extrémités il était tissé que Philomena l’avait fait.[12] » C’est donc bien une lettre, mais de type futuriste : une sorte de bande dessinée.

     L’expéditeur peut s’en remettre à une personne de confiance, et, pour plus de sécurité, crypter son message, voire recourir à la stéganographie. C’est la technique de dissimulation employée par une dame de Paris pour écrire à Pantagruel. L’envoi comprend une feuille blanche et une bague. Pensant qu’elle a utilisé de l’encre sympathique, Panurge tente douze manières (loufoques) de faire apparaître les caractères, le tout sans effet : la lettre était un leurre, servant à détourner l’attention de la bague, où se trouvait le message (lui-même crypté), ce qu’il finit par comprendre. Avant cela, il avait songé à faire « raire » (raser) la tête du messager, mais il y avait renoncé, « voyant que ses cheveulx estoyent fort grands[13] ». Il a donc lu Hérodote. Celui-ci rapporte qu’Histiée de Milet, voulant inciter Aristagoras à se soulever contre Darius, mais craignant que son message ne fût intercepté, « fit raser la tête de son esclave le plus fidèle, lui tatoua son message sur le crâne et attendit que les cheveux eussent repoussé ; quand la chevelure fut redevenue normale, il fit partir l’esclave pour Millet et lui donna pour toute instruction d’inviter Aristagoras, dès son arrivée là-bas, à lui faire raser le crâne et à l’examiner de près[14]. » On en déduit que la lettre était dangereusement compromettante, mais pas urgente.


[8] Le Roman de Tristan de BEROUL, in Tristan et Yseut. Les premières versions européennes, MARCHELLO-NIZIA Christiane dir., Paris, Gallimard, 1995, « La Pléiade », p. 68.

[9] Première Continuation de Perceval, ROACH William éd., VAN COOLPUT-STORMS Colette-Anne trad., Paris, Le Livre de Poche, coll. « Lettres Gothiques », 1993, p. 550-553.

[10] « Tandis qu’ils s’entretenaient ainsi, monseigneur Gauvain aperçut près de la demoiselle une belle aumônière de grand prix qui pendait à sa ceinture ; il la prend aussitôt, l’ouvre, et en tire une lettre qu’il déplie et donne au roi, qui commence tout de suite à la lire », La Mort du Roi Arthur, BAUMGARTNER Emmanuèle et DE MEDEIROS Marie-Thérèse éd. et trad., Paris, Champion, 2007, p. 176-180, § 58-60 pour l’ensemble de l’épisode.  

[11] « Elle compose un tissu où sa main ingénieuse, mêlant les fils de pourpre aux fils blancs, trace le crime de Térée », Les Métamorphoses, éd. cit. sup., L. VI, p. 239.

[12] Philomena, in CHRÉTIEN DE TROYES, Œuvres complètes, POIRION Daniel dir., Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1994, p. 944.

[13] RABELAIS François, Pantagruel, MICHEL Pierre éd., Paris, Gallimard, 1964, chap. XXIV, p. 317.

[14] HÉRODOTE, L’Enquête, BARGUET Andrée éd., Paris, Gallimard, 1990, T. II, L. V, § 35, p. 47.

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     Or c’est souvent le cas. D’où l’utilité, dans tant d’œuvres médiévales, de petits personnages surnaturels (nains ou lutins) ayant pour caractéristique de se déplacer toujours à pied, mais plus vite que tout. Aubéron, le « courlius » (messager) du Roi des Rois sarrasins, est capable de rallier en un temps-éclair, tous les émirats d’Afrique : ceux de « Coine » (Konieh), « Alixandre » (Alexandrie), « Babiloine » (Le Caire), et même… ceux des légendaires royaumes du « Prestre Jehan » (Prêtre Jean) et « d’outre le Sec Arbre » (d’Au-delà de l’Arbre Sec)[15] ! Il n’a qu’à produire « [ses] lettres et [son] seel » ([sa] lettre et [son] sceau) pour être obéi[16]. Le nain « Tronc » (Bout d’homme) les surpasse encore : alors qu’il vient d’accomplir un aller‑retour fulgurant entre deux châteaux, il persuade l’une de ses dupes qu’il n’a pas bougé de sa place. Sa loyauté envers Ysaÿe, son maître, est absolue. Aussi celui-ci le laisse-t-il souvent rédiger sa correspondance, sans même en contrôler le contenu, et lui confie-t-il sa bague-cachet[17]. Or ces serviteurs de poche, dévoués et toujours surmenés, sont, pour une bonne part, les ancêtres des valets de comédie de l’Âge classique. On comprend mieux pourquoi, grâce à eux, aucun barbon ne peut empêcher des amoureux de s’écrire. Bartholo a beau surveiller encre et plumes, compter ses feuilles de papier, Rosine en subtilise une. Pour la porter au comte Almaviva, l’hyper dynamique Figaro est là. Chez Beaumarchais, l’interrogatoire de l’héroïne par son tuteur, qui veut lui faire avouer qu’elle a écrit, est très tendu. Il s’achève sur les sarcasmes de Bartholo : « … mais le bout du doigt reste noir, la plume est tachée, le papier manque ; on ne saurait penser à tout » ; désormais, en cas d’absence, il bouclera Rosine à « double tour[18] ». Chez Rossini, la grotesque vanité de Bartolo rend la scène désopilante[19]. Cependant, en dépit des précautions prises, toutes les lettres ne parviennent pas à leur destinataire. Les conséquences peuvent en être dramatiques.

     D’après Suétone, le jour des Ides de Mars, alors que César était en route pour le Sénat, un inconnu l’aborda pour lui remettre une lettre. La prenant pour un placet, il la rangea avec d’autres, qu’il tenait de la main gauche, se réservant de la lire prochainement (« … libellis ceteris quos sinistra manu tenebat, quasi mox lecturus, commiscuit[20] »). Or elle l’avertissait du complot. Cette main sinistre fait comprendre que son destin était scellé. Chez Shakespeare, l’inconnu n’en est plus un : il signe sa lettre « Thy lover artemidorus ». L’acteur la lisant à voix haute, le public sait qu’elle livre tous les noms des conjurés, à commencer par le plus insoupçonnable : « Caesar, beware for Brutus ; take heed of Cassius ; come not near Casca… ». Comme Artemidorus insiste, César le croit fou et le chasse.

     Autre cas de figure : une lettre mensongère peut être substituée à la vraie. Bien qu’en partie rationalisé, le Galopin du Roman du comte d’Anjou (1316) a hérité des messagers surnaturels de jadis son nom[21], leur rapidité… et, hélas ! leur intempérance[22]. Forcé de partir en guerre, le comte de Bourges attend des nouvelles de sa femme, sur le point d’accoucher. Galopin doit le prévenir dès que l’enfant sera né. Or, en cours de route, la comtesse de Chartres, qui hait l’héroïne, invite le messager en son château, le fait boire, et pendant que l’ivrogne cuve son vin, remplace sa lettre par une autre annonçant que la dame a mis au monde « un être hideux, noir et velu, qui a la tête d’un ours, d’un chien ou d’une autre bête[23] ». Le comte répond de ne rien faire avant son retour. Nouvelle substitution de message : la prétendue réponse du comte ordonne que sa femme et « sa portée » soient jetées « dans un vieux puits[24] ». Les conséquences s’en font sentir jusqu’à la fin de l’œuvre, la malheureuse s’étant enfuie, et ce alors que la vie semblait enfin lui sourire[25].


[15] JEHAN BODEL, Le Jeu de saint Nicolas, HENRY Albert éd., Genève, Droz, 2008, p. 74-86 en particulier. « l’Arbre Sec » est la limite ultime du monde connu. On ignore la raison de cette dénomination.

[16] Ibid., p. 75, v. 243.

[17] Ysaÿe le Triste. Roman arthurien du Moyen Âge tardif, GIACCHETTI André éd., Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 1989, p. 95, § 98.

[18] Le Barbier de Séville, SCHERER Jacques éd., Paris, Gallimard, « Folio classique », 1982, Acte II, sc. XI, p. 96.

[19] Il y entonne son grand air : « A un dottor della mia sorte… » (ROSSINI Gioachino/ STERBINI Cesare, Il Barbiere di Siviglia, Acte I, sc. II).

[20] Les Douze Césars, RAT Maurice éd., Paris, Garnier, 1954, T. I : César, chap. XXXI, p. 88.

[21] « Galopin » signifie : le petit-qui-galope. C’est le nom d’un nain magicien d’Élie de Saint-Gilles (XIIe siècle) et d’un messager surnaturel de Garin le Loherain (XIIIe siècle).

[22] Avant d’entamer sa mission, le « coulius » Aubéron du Jeu de saint Nicolas fait escale dans une auberge. Lui tient le vin à merveille, puisqu’il avale d’un trait un « hanap » d’une pinte, sans en être incommodé le moins du monde (op. cit., p. 76). Quant au Galopin de Garin le Loherain, c’est un pilier de taverne.

[23] Jean MAILLART, Le Roman du comte d’Anjou, MORA-LEBRUN Francine trad., Paris, Gallimard, 1998, p. 112.

[24] Ibid., p. 119.

[25] Comme Peau d’Âne, elle avait déjà dû fuir son père, le comte d’Anjou, animé de désirs incestueux.

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     Substituée ou non, il arrive qu’une lettre entraîne la mort de son porteur. Rosencrantz et Guildenstern ont été chargés par Claudius d’en remettre une au roi d’Angleterre. Ils ignorent qu’elle demande l’exécution de son neveu Hamlet, qui les accompagne. Pendant la traversée, le prince, méfiant, ouvre le pli, et, voyant son contenu, le remplace par un autre réclamant la tête des messagers, comme il le raconte tout à la fin de la pièce à Horatio, lui proposant même de lire le message, qu’il a conservé[26]. Hamlet a détourné le coup sur des pions, pris dans un jeu qui les dépassait. Le roi David, lui, est inexcusable.

     Épris de Bethsabée et voulant l’épouser, il décide de se débarrasser de son mari, Urie, à lui pourtant tout dévoué. Pour cela, il l’expédie au front, porteur d’une lettre qu’il devra remettre à Joab : « Il écrivit dans cette lettre : placez Urie au plus fort du combat, et retirez-vous de derrière lui, afin qu’il soit frappé et qu’il meure. » (IIe Livre de Samuel, XI, 15). Urie s’acquitte loyalement de sa mission et est tué. Alors l’Éternel se détourne de David.

     Presque aussi célèbre, dans le domaine littéraire, est la substitution de lettres imaginée par Edgar Poe. L’auteur du mauvais coup est un certain « D… », ministre. Remarquant sur une table, dans le « boudoir royal », une lettre posée « retournée, la suscription en dessus », il s’en empare avec un bel aplomb et la remplace par une autre, « sans importance », sous les yeux de sa destinataire (la reine ?), la présence d’un « troisième personnage » (le roi ?), dont l’arrivée avait interrompu sa lecture, l’empêchant de protester[27]. Dupin réussit là où la police avait échoué, reprend la lettre, et comme il a un compte à régler avec le maître-chanteur, il lui substitue ce sarcastique message : « … un dessein si funeste,/ S’il n’est digne d’Atrée, est digne de Thyeste[28]. » Dans cette nouvelle, qui se déroule « à Paris, en 18…[29] », la lettre de fiction est de nature à ébranler les fondements de la Monarchie, si elle était rendue publique. Une lettre réelle a vraiment ébranlé ceux de la Troisième République.

     Il s’agit du « bordereau » (lettre manuscrite non signée) découvert en 1894 dans une corbeille à papier de l’Ambassade d’Allemagne. Bien que certains aient reconnu la graphie du commandant Esterhazy, le capitaine Dreyfus fut accusé, jugé et condamné au bagne pour espionnage et haute trahison. En 1898[30], Émile Zola s’en indigna dans une lettre ouverte au Président de la République, Félix Faure, et publiée en première page de l’Aurore : le célèbre « J’accuse ». Elle appartient aujourd’hui autant à l’histoire littéraire qu’à l’Histoire tout court. De plus, nombre d’écrivains, pro ou anti-dreyfusards, en ayant parlé dans leurs œuvres, des personnages de fiction en débattent désormais pour l’éternité (notamment dans Jean Santeuil et Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust). Comparé au machiavélisme des responsables de « l’Affaire », celui des criminels des romans d’aventures et policiers, où les lettres jouent souvent un grand rôle, paraît presque bon enfant.

     Elles en sont rarement l’enjeu, comme chez E. Poe, mais servent très souvent à enclencher l’action. Maulincour, ayant lu la lettre d’Ida et compris son importance, veut la remettre à son porteur, un bien inquiétant « mendiant » qui l’avait laissée tomber de sa poche[31]. Il vient de se fourrer dans un beau guêpier ! Voici que se multiplient autour de lui des accidents, auxquels il échappe par miracle. Commencé de façon nonchalante par des considérations du narrateur sur les rues de Paris et les femmes qu’on y croise, le livre vire soudain au roman noir.


[26] « Here’s the commission: read it at more leisure », SHAKESPEARE W., Hamlet, Prince of Denmark, in The Illustrated Stratford Shakespeare, éd. cit. sup., Acte V, sc. II, p. 828.

[27] POE Edgar Allan., Histoires extraordinaires, « La Lettre volée », trad. BAUDELAIRE Charles, Paris, Le Livre de Poche, 1972, p. 63. Par son côté presque abstrait, sa stylisation, cette nouvelle a captivé écrivains, psychanalystes et philosophes, en particulier Jacques Lacan, Jacques DERRIDA et Philippe SOLLERS.

[28] Ibid., p. 89.

[29] Ibid., p. 59.

[30] Le 13 janvier 1898, très exactement.

[31] BALZAC, Ferragus, chef des Dévorants, éd. cit. sup., p. 66.

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     Tout peut partir d’une lettre criminelle, car certaines tuent plus sûrement qu’une balle. « J’ai toujours eu plus peur d’une plume, d’une bouteille d’encre et d’une feuille de papier que d’une épée ou d’un pistolet[32] », déclare Caderousse, l’un des auteurs de la lettre anonyme, écrite « de la main gauche et d’une écriture renversée[33] », et expédiée au Procureur du Roi, dans laquelle Edmond Dantès est accusé d’être un agent bonapartiste, ce qui lui vaut de croupir quatorze ans dans les geôles du Château d’If. Il aurait pu y mourir.

     Autre technique : comment réunir, au début d’une œuvre, en un même lieu, des personnes n’ayant (a priori) rien en commun ? En leur envoyant une lettre d’invitation signée d’un gribouillis quasi indéchiffrable : Mr (ou Mrs ?) « U. N. Owen[34] ». Autrement dit, Unknown : l’assassin les nargue. Comme il est fou, il s’en est envoyé une à lui-même. Quant aux détectives privés, leur profession les amène à recevoir chaque matin quantité de lettres (raison pour laquelle les secrétaires jouent un rôle important dans de nombreux polars). Parfois, une enveloppe suspecte attire leur attention, telle la première du dénommé ABC. Il défie Hercule Poirot de l’empêcher de commettre des meurtres, en lui indiquant précisément le jour et le lieu où ils auront lieu[35]. Ou bien une lettre posthume, écrite par un ami, adjure une vieille dame, réputée pour sa sagacité, de faire toute la lumière sur une vilaine affaire[36]. Peut-on se dérober aux dernières volontés d’un ami mort ? Surtout s’il est mort assassiné : la lettre « non datée », tracée d’une écriture « tremblée » sur du « papier quadrillé » sortant d’une « pochette à trois pour deux sous les cinq », d’où émane « un effluve ténu de parfum bon marché », signée Abel Benoît (nom qui ne dit rien à son destinataire), est un appel au secours : « un salaud mijote des saloperies, viens me voir à l’hosto… ». Elle parvient trop tard à Nestor Burma, Belita la Gitane ayant hésité à la poster. Ce n’est qu’à la Morgue, à son tatouage libertaire, qu’il reconnaît la victime : un camarade des années de vache enragée. Ainsi débute une enquête qui se double d’une mélancolique plongée dans sa mémoire.

     Les lettres sont aussi très utiles dans les dénouements. L’intrigue de certains romans policiers est parfois si complexe que le lecteur ne comprendrait rien si le meurtrier ne laissait pas une lettre révélant qui il est, comment il a fait et pourquoi. Souvent, il est déjà mort, ou s’apprête à se suicider. A. Christie a eu recours à cette technique plusieurs fois, notamment dans Dix Petits Nègres (1939), où elle reprend (cum grano salis) la vieille astuce de la « bouteille à la mer », et dans Hercule Poirot quitte la scène (1975). Une lettre posthume du détective belge apprend au capitaine Hastings qu’il a tué Norton avant de se tuer lui-même. L’artifice est patent quand le criminel, après bien des hésitations, n’expédie finalement pas la lettre : elle ne sert qu’à éclairer la lanterne du lecteur. C’est le cas chez Georges Bernanos[37]. Dans les exemples pris chez la Reine du crime, le suicidé s’accuse et s’érige en Juge Suprême[38], presque en Dieu : ceux qu’il a tués méritaient la peine capitale. C’est faute de preuves que la justice des hommes ne les avait pas condamnés. De telles techniques sont propres au roman policier, mais il est fréquent que des lettres, produites à la fin d’œuvres tout autres, servent à confondre un personnage : aux lecteurs (ou au public) de le juger.

     Bas les masques ! Célimène ne pourra plus faire croire à chacun de ses prétendants qu’il est son préféré et continuer à se moquer de tous, après la lecture publique – et vengeresse - des « billet[s] tendre[s] » qu’elle leur a envoyés : chacun y reçoit son « paquet ». Le portrait d’Alceste est cruel : « Pour l’homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru ; mais il est cent moments où je le trouve le plus fâcheux du monde[39]. » Insérées dans une pièce en vers, à la dernière scène du dernier acte, leur prose en acquiert un relief saisissant.


[32] DUMAS Alexandre, Le Comte de Monte-Cristo, Paris, Le Livre de Poche, 1973, Tome I, chap. IV : « Complot », p. 42.

[33] Ibid., p. 43.

[34] CHRISTIE Agatha, Dix Petits Nègres, Postif Louis trad., Paris, Le Livre de Poche, 1992, chap. I, p. 5, 7, 11.  

[35] Du même auteur : The ABC Murders (1936).

[36] Du même auteur : Nemesis (1971). La vieille dame est évidemment Miss Marple.

[37] Un crime, Paris, Plon, « Le Livre de Poche », 1969, IIIe Partie, chap. II. Ici, La lettre n’explique pas tout, mais elle met le lecteur sur la bonne voie. Il ne lui reste plus qu’à tout relire.

[38] Wargrave, l’assassin de Dix Petits Nègres, est d’ailleurs un juge à la retraite.

[39] Le Misanthrope, Acte V, sc. IV, p. 344, in Molière. Œuvres complètes, TOUCHARD Pierre-Aimé éd., Paris, Le Seuil, 1962.

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     La révélation apportée par une lettre ressemble parfois à un châtiment du Ciel. Tout à la fin de Manon des sources, César Soubeyran, ironiquement surnommé « le Papet » (car il a toujours souffert de ne pas avoir eu d’enfants), reçoit la visite d’une vieille amie de jeunesse, la bien-nommée Delphine – Delphes étant la ville de l’oracle d’Apollon. Presque aveugle, comme le devin Tirésias, elle lui apprend le contenu d’une lettre que lui avait envoyée Florette, qu’elle-même a postée, qu’elle connaît encore par cœur, pour avoir aidé son amie à l’écrire, mais que lui n’a jamais reçue. César est terrassé : « Comment est-ce possible que cette lettre se soit perdue[40] ? » Le « Bossu », qu’il a « lessé mourir […] apetifeu », était son fils[41]. Avant de s’éteindre lui-même, il écrit à Manon, fait d’elle son héritière, l’implore de lui pardonner et de prier pour son âme. Ce sont les derniers mots du livre. La ficelle a beau être un peu grosse, on est ému, tant le mythe d’Œdipe trouve d’échos en chacun de nous.

     Terrible est aussi la conclusion de La Promesse de l’aube. Gravement malade, rongée par le diabète, la mère du narrateur sait qu’elle ne survivra pas jusqu’au retour en France de son fils, pilote dans la RAF. Pour le soutenir, comme elle l’a fait toute sa vie, elle rédige des centaines de lettres et charge une amie d’en envoyer une par jour à son enfant, quand elle sera décédée. Il y répond - tout en s’étonnant parfois du manque d’à-propos du courrier maternel. Ce n’est qu’à son retour à Nice, en 1944, qu’il découvre la vérité : « À l’Hôtel-Pension Mermonts où je fis arrêter la jeep, il n’y avait personne pour m’accueillir. […] Ma mère était morte trois ans et demi auparavant, quelques mois après mon départ pour l’Angleterre […]. Au cours des derniers jours qui avaient précédé sa mort, elle avait écrit près de deux cent cinquante lettres, qu’elle avait fait parvenir à son amie en Suisse. […] Je continuai donc à recevoir de ma mère la force et le courage qu’il me fallait pour persévérer alors qu’elle était morte depuis plus de trois ans[42]. » Depuis des années, il correspondait avec une ombre. Le voilà moralement tenu de devenir l’artiste qu’elle voulait le voir être.

     Cependant ni la morale, ni le Bien ne triomphent toujours.

     Eugénie Grandet ne vivait que dans l’attente de nouvelles de son cousin Charles, qui lui avait juré un éternel amour dans le petit jardin de Saumur. Pure et naïve, elle n’avait pas pu voir ce que la lettre de rupture qu’il écrivait alors à son ancienne maîtresse, Annette, en apprenant la mort de son père, révélait déjà de calculs et d’insensibilité en lui : un « vieillard sous le masque du jeune homme[43] ». Sept ans plus tard, de retour des Indes, Charles est devenu un vrai monstre, s’étant enrichi par tous les moyens, en particulier « la traite des nègres[44] ». Son cœur est plus dur que du cuir. La lettre « horrible » qu’il envoie à Eugénie est un coup de poignard pour elle, alors que lui l’a rédigée en chantonnant un air d’opéra[45].

     Charles Bovary était resté perplexe devant la « boulette » de papier portant, en guise de signature, un « R ». Il avait bien pensé à Rodolphe, mais s’était rassuré en raison du caractère ambigu du message. Ce n’est que plus tard qu’il trouve le courage d’ouvrir « le compartiment secret d’un bureau de palissandre » réservé à Emma : « Toutes les lettres de Léon s’y trouvaient. Plus de doute, cette fois ! Il dévora jusqu’à la dernière, fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous les tiroirs, derrière les murs, sanglotant, hurlant, éperdu[46] ». Il devient fou, passe sa rage sur ce qu’il peut : « Il découvrit une boîte, la défonça d’un coup de pied. Le portrait de Rodolphe lui sauta en plein visage, au milieu des billets doux bouleversés[47] ». Mais Charles n’est pas de l’étoffe dont on fait les comtes de Monte-Cristo. Il ne se venge de personne. Il sombre dans l’hébétude, puis meurt. La fin du livre voit l’apothéose du pharmacien Homais.

 

     Notre bref parcours s’achève. D’aucuns seront déçus de ne pas y avoir trouvé mention de leurs lettres favorites, même si nous avions prévenu, tout de suite, que notre choix serait très personnel. Existe-t-il un livre qui ne comporte pas de lettres ? À tout moment, l’une d’elles peut infléchir et accélérer l’action (comme celle d’Ida, dans Ferragus), créer un rebondissement (les révélations apportées par celle de la Demoiselle d’Escalot bouleversent la cour d’Arthur, surtout Guenièvre), provoquer un coup de théâtre (Manon des sources). Elles jouent souvent un rôle capital à deux places clés : le début et la fin. Les écrivains s’intéressent à toutes les étapes de leur fabrication, à leur support, à leur aspect, à leur transmission, aux aléas de leur parcours, jusqu’à la lecture finale. Quand elle a lieu (César ne lit pas le message qui l’aurait sauvé). Certaines sont des faux (Roman du comte d’Anjou), d’autres sont cryptées (Hérodote, Rabelais), d’autres remplacées (Hamlet), souvent pour des motifs malveillants (Edgar Poe). Elles donnent généralement lieu à des réponses écrites, mais pas toutes. Comment répondre à la lettre d’un mort ? À une lettre qui vous tue ? Par l’action. Guerrehés part en quête du meurtrier du chevalier au cygne, qu’il tue à son tour ; Edmond Dantès s’évade et réapparaît quelque vingt ans plus tard pour régler ses comptes (avec usure !), sous le nom du comte de Monte-Cristo ; Miss Marple et Nestor Burma démasquent et punissent les criminels ; le Papet tâche de réparer le mal commis ; le narrateur de Promesse de l’aube devient un grand écrivain. Mais d’autres renoncent : Charles Bovary se laisse mourir. Eugénie Grandet se tourne vers Dieu.

     Nous n’avons évoqué ni les recueils de lettres, ni les romans par lettres, plusieurs contributeurs le faisant eux-mêmes dans leurs articles : autant éviter les redites.


[40] PAGNOL Marcel, Manon des sources, in Marcel Pagnol. Œuvres complètes III. Souvenirs et romans, Paris, de Fallois, 1995, p. 1076.

[41] Ibid., p. 1083-1084 pour l’ensemble de la lettre. Comme dans le cas d’Ida (Ferragus), les fautes d’orthographe de cette lettre ne la rendent que plus pathétique.

[42] GARY Romain, La Promesse de l’aube, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1980, chap. XLII, p. 450-451. Cette correspondance d’Outre-tombe est une fiction littéraire. L’auteur ne se confond pas avec le narrateur. Gary a appris le décès de sa mère alors qu’il se trouvait encore en Angleterre.

[43] Charles l’avait laissée ouverte sur la table, s’étant endormi en l’écrivant, et Eugénie l’avait lue. Elle préfigure celle qu’il envoie sept ans après à l’héroïne (BALZAC H., Eugénie Grandet, Paris, GF Flammarion, 1964, p. 107-109).

[44] Ibid., p. 167-170 pour l’ensemble de la lettre à Eugénie et les commentaires du narrateur.

[45] Le cruel « Non piu andrai… » chanté par Figaro à Cherubino à la fin de l’Acte I des Nozze di Figaro.  

[46] FLAUBERT G., Madame Bovary, éd. cit. sup., IIIe Partie, chap. XI, p. 407-408.

[47] Ibid.

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Pour citer cet article

Anne Martineau, « Préambule. Relations épistolaires », Cahiers du CELEC, n° 14, Relations épistolaires, sous la direction de Anne Martineau et Vito Avarello, 2020, https://voixcontemporaines.msh-lse.fr/node/174.