Eugenio Montale : un poète à la lettre

 

Eugenio Montale : un poète à la lettre

 

Marie-José Tramuta (MCF HDR)
— LASLAR (EA 4256), Université de Caen Normandie 

 

Une lettre est une joie terrestre refusée aux dieux.
Emily Dickinson (lettre du 14 janvier 1885)

     Eugenio Montale est un homme de lettres ou de l’être – si l’on nous pardonne ce mauvais jeu de mots. La correspondance, la lettre, s’enchâsse dans son œuvre, la précède ou la commente, en est partie prenante ou matière créative[1].

     La correspondance qui va retenir notre attention ici est celle qu’il entretint avec Irma Brandeis, devenue Clizia, senhal d’une vaste partie de son œuvre.

     On sait que le 12 octobre 1983, 50 ans après sa rencontre avec Montale et deux ans après la mort du poète, survenue le 12 septembre 1981, Irma Brandeis confia à Alessandro Bonsanti, alors directeur du Gabinetto Vieusseux, les lettres qu’elle avait reçues du poète. L’ensemble de cette correspondance a été publié plus de vingt ans plus tard, en 2006, sous le titre Lettere a Clizia[2]. On connaît désormais les circonstances de la rencontre d’Irma et d’Eugenio, une visite au Gabinetto Vieusseux, au mois de juillet 1933, de la part d’une jeune universitaire américaine désireuse de rencontrer le poète des Os de seiche, qui dirigeait alors le Gabinetto et le « thunderbold » qui s’ensuivit.

     La correspondance comporte 155 missives qui s’échelonnent du 31 juillet 1933 au 11 décembre 1939. Ils ne se reverront plus et cesseront de s’écrire, à l’exception d’un dernier message de la main d’Eugenio dont il sera question à la fin de cette étude.

     Dans une lettre du 12 mars 1934, une phrase, notamment, retient notre attention : « Cara, scrivere un romanzo con te? E diventare ricco? If I could! Se mi fornisci l’argomento posso provarmi; ma sai non ho fantasia[3] ».

     Mais déjà l’idée d’un roman, de leur roman, couvait dès les prémisses de leur correspondance, si l’on en croit une des premières lettres envoyées par Montale à Irma le 7 août 1933. Il est alors à Londres et lui écrit :

The case with four solutions
(A novel
[4])
1st living in Europe
2nd “Arsenio”       U.S.A. (difficult!)
3rd I and A. Meeting every summer in Europe (horrible winters!!)
4th A. forgotten and blown to pieces.
Choose, my dearest Irma.


[1] Voir notamment TRAMUTA M.-J., « Una lettera che non fu spedita da Eugenio Montale », in FABRIZIO-COSTA S., GROSSI P., SANNIA NOWÉ L. (éd.) “...Che solo amore e luce ha per confine” Per Claudio Sensi (1951-2011), Berne, Peter Lang, 2012, p. 347-355.

[2] MONTALE Eugenio, Lettere a Clizia, a cura di BETTARINI R., MANGHETTI G. et ZABAGLI F., con un saggio introduttivo di BETTARINI R., Milano, Mondadori, 2006.

[3] In Lettere a Clizia, op. cit., p. 63. « Chérie, écrire un roman avec toi ? Et devenir riche ? If I could ? Si tu me fournis le sujet, je peux m’y essayer ; mais tu sais que je n’ai aucune imagination. » (Traduction personnelle.)

[4] Nous soulignons.

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     Dans une autre lettre, datée du 5 décembre 1933, il écrivait dans la même veine :

Per me la poesia è questione di memoria e di dolore. Mettere insieme il maggior numero possibile di ricordi e di spasimi, e usare la forma più interiore e più diretta. Non ho fantasia; mi occorono anni per accumulare poche poesie[5].

    La réponse à une possible suggestion d’Irma, d’écrire un roman à quatre mains et l’aveu qu’elle suscite ont, pour nous lecteurs, d’inestimables conséquences. Elle alimente autant son œuvre poétique que sa prose d’invention, ce dernier mot étant à prendre avec précaution vu la citation précédente.

     Irma le hante et hante sa poésie. Dans Due prose veneziane, qui remonte à 1969, il évoque une escapade à Venise avec Irma, au détour d’un vers, il nous replonge dans les lointaines années florentines lorsque, avec Irma, ils arpentaient la Costa San Giorgio jusqu’au Piazzale Michelangelo : « …E dire che avevamo/ inventato mirabili fantasmi sulle rampe/ che portano dall’Oltrarno al grande piazzale[6] ». Cette prose vénitienne suggère déjà l’intention du roman d’Irma et d’Eugenio et pas seulement le romanzetto[7] des futurs Mottetti, mais c’est un petit roman qu’ils écrivent à distance : un « romanzetto autobiografico », comme le définit le poète le 16 février 1950 dans les colonnes du Corriere della Sera.

     Au milieu du chemin de sa vie, il entreprend d’écrire de petits textes en prose et d’invention qu’il recueillera notamment dans Farfalla di Dinard qu’il définira comme son « romanzo autobiografico » et qu’il avait publiés auparavant entre 1947 et 1950 dans le Corriere della Sera et le Corriere d’Informazione.

     Le second récit de Farfalla di Dinard[8] (« Papillon de Dinard »), intitulé Les Roses jaunes, publié le 20 décembre 1947, commence ainsi :

— Finga di essere il mio segretario, disse Gerda a Filippo, guardandolo attraverso la sua loupe [en français dans le texte]. — Supponga che invece di esserci incontrati per caso, due ore fa, in questa pensione, lei abbia risposto a un mio annuncio di piccola pubblicità ed io debba metterla alla prova. No, non è un esame che le faccio, è semplicemente un esperimento che voglio compiere dopo averla sentita parlare. Sono le quattro o poco più, alle otto dovrei aver spedito per posta aerea un piccolo racconto squisitamente femminile che apparirà contemporaneamente in venticique magazines americani. Novecento, mille parole al massimo. Purtroppo lo spirito femminile non abbonda in me…[9]

     On pourrait reconnaître dans les deux prénoms (Gerda et Filippo), Irma et Eugenio, et dans la « pension », la fameuse pension Annalena, située via Romana, où Eugenio rejoignait Irma, lors des séjours florentins de la jeune américaine, née à New York en 1905. Filippo/Eugenio devient « l’homme de la situation », face à Irma/Gerda, dénuée d’esprit féminin ! Ces notations évoquent, de nouveau, leurs échanges épistolaires. Dans une lettre datée du 1er juin 1934, Montale écrit à Irma : « …if you think of me with contempt you are right because men should be strong and energetic; but I’m perhaps a little woman, a little whore… ».

     Les rôles sont inversés entre Gerda/Irma, privée d’esprit féminin, et Filippo/Eugenio, à la fois homme et femme, reconnu dans cette dualité par Irma et par son double Gerda. Il s’agit d’une traversée des genres, attestée par l’auteur Montale qui ne cesse d’envoyer des messages à la dame de ses pensées. À la fin de la nouvelle, l’étrangère – sans doute américaine –, Irma/Gerda en l'occurrence, tient son « premier récit d’Italie ». De même, dans le récit suivant, Donna Juanita, retrouvons-nous Gerda et le sémillant Filippo. Celle-ci se tourne vers Filippo et lui dit :

Non mi abbandoni ora che il primo esperimento è riuscito bene. Ho bisogno di una seconda suite italiana per la mia erie. Vivo di questo, lei lo sa. Possibile che qui dentro nessun oggetto – quadro libro coccio fiore o fotografia – le abbia dato il la?[10].



[5] Ibid., p. 37 : « Pour moi la poésie est affaire de mémoire et de douleur. Rassembler le plus grand nombre de souvenirs et de tourments, et utiliser la forme la plus intime et la plus directe. Je n’ai pas d’imagination ; il me faut des années pour accumuler quelques poèmes. » (Traduction personnelle).

[6] MONTALE E., Satura, poésies IV, éd. bilingue, Paris, Gallimard, 1976, p. 246-247 : «… Et dire/ que nous avions inventé de splendides fantômes sur les rampes/ qui mènent de l’Oltrearno à la grande esplanade. » (Trad. DYERVAL ANGELINI P.).

[7] Du même auteur: Mottetti, a cura di ISELLA D., Milano, Adelphi,1988. Il s’agit de 21 poésies qui constitueront la deuxième partie des Occasions dédiées à I. B.

[8] MONTALE E, Farfalla di Dinard, in Prose e racconti, Milano, I Meridiani,  Mondadori, 1995. Du même auteur : La Maison aux deux palmiers, trad. FUSCO M., Fata Morgana, 1983, suivi de Papillon de Dinard, trad. FUSCO M., Fata Morgana, 1985.

[9] MONTALE E., « Le Rose gialle » in Farfalla di Dinard, op. cit., p. 12. « Les Roses jaunes » in La Maison aux deux palmiers, op. cit., p. 13 : « Faites semblant d’être mon secrétaire, dit Gerda à Filippo, en le regardant à travers sa loupe. Supposez qu’au lieu de nous être rencontrés par hasard, il y a deux heures, dans cette pension, vous ayez répondu à ma petite annonce, et que je doive vous mettre à l’épreuve. Non, ce n’est pas un examen que je dois vous faire passer, c’est simplement une expérience que je veux effectuer après vous avoir entendu parler. Il est quatre heures, ou pas beaucoup plus ; à huit heures je devrais avoir expédié, par avion, un petit récit exquisement féminin qui sortira simultanément dans vingt-cinq magazines américains. Neuf cents, mille mots au maximum. Malheureusement l’esprit féminin n’abonde pas en moi (elle rejeta en arrière d’un air hautain une brosse de cheveux couleur de sorgho) – et dans ces cas-là, il faut toujours que j’aie recours à un homme. Vous me semblez le type qui convient ». (traduit par FUSCO M.).

[10] Ibid., p. 18. « Ne m’abandonnez pas, maintenant que la première tentative a bien réussi. J’ai besoin d’une seconde suite italienne pour ma série. Je vis de cela, vous le savez. Est-il possible que, dans cette pièce, aucun objet – tableau, livre, poterie, fleur ou photo – ne vous ait donné le la ? » (op. cit., p. 20).

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     À quoi Filippo lui suggère de regarder au-dehors, par-delà la fenêtre, et évoque le souvenir de Donna Juanita. L’occasion a été le grésillement d’une radio entré par la fenêtre ouverte et avait évoqué un opéra-comique homonyme et le souvenir-occasion de Donna Juanita, prose et poésie s’alimentant à la même source ou occasion, « ricordi o spasimi ».

     Dans les deux cas, il est permis d’envisager une manière de création à deux voix, une pré-écriture à quatre mains. Une complicité rétrospective et un dialogue à distance jamais interrompu. Si ces deux exemples proposés se rattachent à la lettre citée plus haut et au couple Irma/Eugenio, c’est qu’Irma apparaît comme une projection de Gerda. Avant même sa rencontre avec Montale, elle collaborait notamment depuis 1931 au New Yorker, puis également, par la suite, à Harper’s Bazaar[11], activité que Montale connaissait puisque, dans un message du 27 décembre 1933, il lui écrit : « Then to bed, alone, and the New Yorker quotation with me. (23 p.m. [sic]) » ; quelques heures plus tard, le 28 donc, à 16 p.m. [sic], il précise :

Read baggage, very interesting and nice. I like it, I like the literary woman mancata who has written it. Fortunately, it’s not sublime – as Katherine is sometimes. It’s deft and light with a little tinge of bitterness; oh so little! You are clever, Irma, and so sweet.
Don’t be cattiva, please. I’m a good boy and I love you.

     Une lettre notamment va retenir notre attention, celle dont nous proposons ici un extrait parce qu’elle est éclairante pour une partie de son œuvre à venir et qu’elle est aussi une preuve de fourvoiement parfois de la critique, celle que Montale aimait « depistare[12] ».

     De quoi s’agit-il ? Dans une lettre en date du 2 novembre 1934 (date nullement fortuite, on va le voir), Montale relate, sur le mode plaisant, un « accident » dont il a été victime dans un taxi, accompagné d’un dessin l'illustrant. Ce qui pourrait n’apparaître que comme une simple anecdote va générer de multiples implications[13].

     D’abord l’anecdote : dans sa lettre du 2 novembre 1934, lendemain du jour des morts, Eugenio raconte à Irma l’accident qui lui est arrivé : « Darling,/ ieri il taxi car nel quale mi trovavo è stato investito da un altro ed è andato a gambe all’aria, press’a poco cosὶ ». Suit un croquis qui montre la voiture cul par-dessus tête[14]. Montale a pensé que sa dernière heure était venue et a fermé les yeux. La foule s’est agglutinée près du lieu de l’accident, a pressé de questions le chauffeur, sorti indemne de l’habitacle, pour savoir s’il avait un passager. La foule des badauds se désole et pleure l’infortuné, non sans complaisance, cependant qu’il se dégage en rampant de sa prison par une des fenêtres du véhicule, se redresse, allume une cigarette et, exécutant une révérence circulaire, s’écrie : « Le défunt, c’est moi ! », avant de s’élancer vers un tram qui vient à passer, pour se soustraire à la curiosité des badauds. Il s’agit d’une anecdote épistolaire rendue plaisante par l’issue positive de l’accident. Mais les implications de ce récit vont bien au-delà de la simple anecdote. Fidèle à une complicité tacite, Irma publie le 13 juillet 1935 un récit dans le New Yorker intitulé Nothing serious, récit qui reprend au féminin l’accident relaté par Montale dans sa lettre. D’ailleurs une lecture attentive de la correspondance conforte cette thèse chronologique, attestée par une lettre de Montale adressée à Irma le 5 août 1935 : « La short story del taxi cab è deliziosa, e sono contento che sia stata pagata bene ». Ce qui permet aussi de regarder d’un regard nouveau le début des Roses jaunes ou de Donna Juanita.

     Mais les choses n’en restent pas là, l’anecdote racontée à Irma, dont elle se sert à bon escient pour écrire Nothing serious, est à son tour reprise par Montale qui l’utilise pour introduire une nouvelle intitulée Sul limite. D’où le commentaire de Paolo De Caro : « L’incidente automobilistico sarà ripreso da Montale nell’incipit del racconto Sul limite [1946][15] ». L’intérêt de cette mise en regard des deux récits jumeaux, c’est qu’ils ont fait l'objet d'une erreur que la correspondance permet de rectifier. Paolo De Caro se trompe en attribuant l’idée originale de la nouvelle à Irma, ce que dément la lettre en question.


[11] In Journey to Irma, una approssimazione all’ispiratrice americana di Eugenio Montale, parte prima Irma, un “romanzo”, Foggia, M. De Meo, 1999, Paolo De Caro recense et propose quelques nouvelles d’Irma publiées dans le New Yorker, qui ont trait, de près ou de loin, à leur relation. Il s’agit de : Baggage, 11 juillet 1931 ; Conqueror, 5 septembre 1931; Sato, 15 septembre 1934; A flair for words, 1er décembre 1934 ; Lamb flight, 15 décembre 1934 ; Nothing serious, 13 juillet 1935 ; Two of them, 14 septembre 1935 ; Ladies in the dark, 4 septembre 1943 ; A lady alone, in Harper’s Bazaar, février 1936.

[12] « Il tu » : « I critici ripetono/ da me depistati/ che il mio tu ... » (MONTALE E., Satura, op. cit. sup., p. 10).

[13] Lire l’éclairante introduction de BETTARINI R., Lettere a Clizia, op. cit., notamment p. XXVII et sqq.

[14] Voir sur ce sujet notre article, « Loufoques et farfelus dans la prose narrative de Eugenio Montale » in Le Personnage farfelu dans la fiction littéraire (XXe-XXIe siècles) des pays européens de langues romanes, AJELLO E., D’ORLANDO V., LOIGNON S. et NOYARET N. (dir.), éd. Sinestesie, Avellino, 2016.

[15] Op. cit., p.33. Il ajoute toutefois avec justesse un détail non négligeable : « L’Arno che s’increspa sotto il Trinity Bridge entrerà in intertesto nascosto nel secondo Madrigale fiorentino (144, BU) ».

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     Le récit de Montale commence ainsi : « Le voyage dont je peux rapporter le début fut précédé par un grave accident. J’avais quitté une maison amie, […] et j’avais réussi à trouver un taxi avec lequel j’espérais arriver Piazza Beccaria [nous sommes là aussi à Florence] ». La scène du choc entre deux taxis est la même que dans la lettre : « Après un instant qui parut éternel, il y eut un choc très violent, et je fus ballotté comme un dé dans un cornet à l’intérieur de la cabine noire de la voiture. Puis je sentis que j’étais allongé sur le toit de l’auto, qui, de toute évidence, s’était retournée ». Le mouvement de foule accourue sur le lieu de l’accident est lui aussi identique : « “Mais il y a un homme, là-dedans”, dit enfin une âme compatissante, et quelqu’un essaya d’ouvrir la portière qui me servait d’appui, ce qui me fit immédiatement rouler dans la rue pour me relever aussitôt après ». Les deux conducteurs en viennent aux mains et l’infortuné et discret héros du fait divers en profite pour s’éclipser. « J’eus le temps d’épousseter ma veste tant bien que mal, de me palper pour sentir si j’étais encore en vie et de sauter dans un tramway qui passait non loin de là »… Une « chute » semblable à l’anecdote relatée dans la lettre à Irma. Le reste concerne le voyage Sur la limite, un « troisième statut » dont il est aussi largement question dans son œuvre poétique et qui justifie aussi la tension qui la sous-tend[16].

     À la fin d’une lettre adressée par Montale à son ami, le critique Gianfranco Contini, datée du 1er novembre 1946 (12 années, presque jour pour jour, se sont écoulées depuis la lettre envoyée à Irma relatant l’accident), Montale/Eusebio demande à Contini/Trabucco s’il a lu le récit intitulé Sul limite paru en août[17]. Dans un courrier antérieur daté du 23 septembre 1946, il voulait déjà savoir si Contini avait lu sa nouvelle Sul limite : « Vedesti la scena della mia morte nel racconto Sul limite ? » (Nous renvoyons la réponse différée à l’article cité en note, elle concerne le « troisième statut », récurrent dans toute son œuvre.) Un autre lien unit le poète, le critique et la muse, il s’agit de la precious letter. C’est un terme que l’on retrouve dans une lettre envoyée par Montale à Irma le 24 juillet 1935 : « … Ma piuttosto che tacere ancora preferisco accludere il commento di Gianfranco Contini a Costa S. Giorgio. Send me back the precious letter ». On retrouve la Precious letter dans une des nouvelles d’Irma, celle publiée dans A lady alone[18].

     Enfin pour bien saisir l’importance des lettres de Montale à Irma sur l’élaboration et la construction de son œuvre, en vers ou en prose, nous aimerions évoquer trois lettres d’Eugenio. La première remonte au 19 septembre 1934 et évoque un rapide voyage à Naples : « A Napoli i pescatori fischiano Oi Marὶ e Stormy Weather[19] » ; la deuxième, datée du 4 octobre 1934, dans laquelle il écrit : « Ho trovato un’ottima incisione di Stormy Weather (Greta Keller, edizione Decca) ». L’autre suit quelques jours plus tard, le 18 octobre 1934 ; elle se termine ainsi : « Excuse-me, I love you and I don’t understand life. "Life is bare since you and me ain’t together… "/Stormy Weather/Arsenio ». Reprenant ainsi les paroles de la fameuse chanson qu’il ne cesse d’évoquer et qui, à l’instar de tous les amoureux, constitue leur chanson fétiche, leur talisman. Ce sera aussi le titre de son troisième recueil poétique La bufera, (La Tourmente), autrement dit Stormy weather…

     Certes, le conflit, la guerre mondiale sont présents comme était présent le « storm che stava per nascere » de la lettre du 6 mars 1934 qui évoquait l’atmosphère qui régnait alors à Florence. Mais, tel Agrippa d’Aubigné, qu’il cite en exergue : « Les princes n’ont pas d’yeux pour voir ces grand’s merveilles,/Leurs mains ne servent plus qu’à nous persécuter… », Montale ne croit guère à l’Histoire. Il ne cesse de regarder et de « correspondre » avec Irma, quitte à s'opposer à Clizia. La dernière carte postale qu’il lui envoie en juin 1981, quelques semaines avant sa mort, alors qu’il se trouvait proche de la limite et de ce terzo status évoqué dans la nouvelle dont il a été question plus haut, montre qu’elle ne l’a jamais quitté :

Irma
You are still my goddess,
my divinity. I prie [sic] for you,
for me. Forgive my prose.
Quando, come ci rivedremo?
Ti abbraccia il tuo

                        Montale


[16] Voir notre article, La Correspondance entre Contini et Montale autour des Rencontres internationales » à Genève en 1946, in Ermeneutica letteraria, X, Pisa-Roma, Fabrizio Serra editore, 2014.

[17] Eusebio e Trabucco, carteggio Eugenio Montale et Gianfranco Contini, a cura di ISELLA D., Milano, Adelphi, 1997, p. 146.

[18] Voir notes 1 et 12.

[19] Chanson fameuse écrite en 1933 par Ted Koehler et composée par Harold Arlen, rendue célèbre par Cab Calloway au Cotton Club et par une série d’interprètes féminines dont Greta Keller, Ethel Waters, Elsa Fitzgerald. Dans la fameuse lettre 52, datée du 2 novembre 1934, il lui écrit aussi avoir entendu Paul Robson chanter « my curly headed baby… », « song » qu’il reprend à son compte. Il rêve par ailleurs de graver un disque pour la modique somme de 25 lires où il imiterait à s’y tromper Robson et aussi Chaliapine, pour induire en erreur quelques musiciens. Adepte du faux-exprès, il opérera de même des décennies plus tard avec la critique.

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Pour citer cet article

Marie-José Tramuta, « Eugenio Montale : un poète à la lettre », Cahiers du CELEC, n° 14, Relations épistolaires, sous la direction de Anne Martineau et Vito Avarello, 2020, https://voixcontemporaines.msh-lse.fr/node/172.