Littérature entre politique et passion : Panaït Istrati et Romain Rolland

 

Littérature entre politique et passion : Panaït Istrati et Romain Rolland

 

Brînduşa Nicolaescu (Chargée de cours, Literature and Politics: Dystopian Fiction as Social Critique, Academic Writing)
— Université de Bucarest, Faculté de Sciences Politiques 

 

     La présente étude se propose d’analyser la correspondance entre Panaït Istrati et Romain Rolland. Elle porte sur la relation trouble entre deux écrivains renommés pour leurs prises de position éthiques, et sur le contexte historique et politique dans lequel s’inscrit leur dialogue passionnel. Il s’agit surtout de la relation entre le disciple et son mentor littéraire, mais aussi de la grande amitié entre deux personnalités fortes.

     Le jeune écrivain roumain, fils d’un contrebandier grec qu’il n’a pas connu, trouve en Romain Rolland une figure paternelle, en plus de celle de maître spirituel et confident. Issu d’une famille de paysans pauvres d’un hameau au bord du Danube, né en 1884, Panaït Istrati a été sensibilisé fort jeune au problème social. Accablé par l’image « des crevasses des mains [maternelles] brûlées par la soude », il cesse ses études et, à l’âge de 12 ans, commence à faire « cent métiers » : « désolation pour ma mère[1] ». Cette instabilité, ce besoin de s’échapper, nous le retrouvons périodiquement dans son parcours. Pendant des années de « vagabondage héroïque » il découvre la passion de lire, qui va dominer toute sa vie : « L’argent que je gagnais c’était pour acheter des livres et du tabac » (CIR, p. 138). L’adolescent découvre les grands auteurs russes et français. Stimulé par de tels maîtres, il rêve à un monde meilleur, une société plus juste, et bientôt il adhère à la « religion socialiste[2] ». Après son « baptême révolutionnaire », la participation à la grande manifestation de solidarité avec la Révolution russe et de protestation contre l’arrestation de Maxime Gorki ainsi que contre les massacres tsaristes, « ses relations avec le parti socialiste se relâchent[3] ». Entre 1909 et 1916, Istrati collabore à la presse et participe au mouvement socialiste, mais ne poursuit pas cette activité littéraire et politique. D’ailleurs, il n’a jamais été membre d’aucun parti, il déclarait qu’il était contre tout enrôlement et contre « ceux qui veulent faire de l’homme la bête d’un troupeau » : « je n’ai jamais voulu être le membre d’un parti ou d’une société ou d’une "organisation" professionnelle[4]. » En dehors des articles politiques, il s’agit d’un besoin d’écrire authentique : certains textes, d’une plus haute tenue littéraire, renferment les germes de ses futurs récits. C. Dobrogeanu Gherea, fondateur de la critique littéraire roumaine, fit noter qu’il avait l’étoffe d’un artiste, mais que, pour réussir, il lui en fallait aussi l’application[5].

     En 1913 il fit son premier voyage à Paris – très significatif pour toute son évolution comme écrivain, si l’on se pose la question : pourquoi a-t-il choisi la langue française comme langue d’écriture ? Il avoue : « [La France] nous empoisonne l’adolescence avec ses deux derniers siècles de littérature et philosophie. Nous y croyons. Nous la prenons au mot. Nous nous emballons. Et nous venons parfois, sous un train ou à pied, lui demander des comptes[6] ». En 1916, à la suite de la mobilisation causée par le début de la guerre mondiale, il prend la décision de quitter définitivement la Roumanie pour la Suisse. « En raison de son très mauvais état de santé, il entre au Sanatorium Populaire à Leysin ». Là, il se lie d’amitié avec un malade, Josué Jéhouda, écrivain de langue française qui parle couramment le roumain. Istrati trouve en son nouvel ami le premier homme cultivé qui l’initie à la pensée occidentale. Panaït s’enferme pendant quatre mois dans une petite chambre pour apprendre le français. Comme Martin Eden, il recopie le dictionnaire français-roumain sur des fiches qu’il colle sur les murs de sa chambre. En 1919, Josué Jéhouda lui fait connaître l’œuvre de Romain Rolland. Cette découverte est une révélation et a lieu au moment même où il cherchait un certain type de littérature.

     Revenu à Genève, il passe les mois suivants à lire des livres de Romain Rolland, souvent debout entre les machines du garage Peugeot où il travaille comme ouvrier. Il a enfin trouvé une œuvre à sa mesure. Au-delà de toute « littérature », une voix d’homme lui souffle son message brûlant, « une langue nouvelle, droit à mon cœur[7] ».


[1] Correspondance intégrale. Panaït Istrati - Romain Rolland, 1919-1935, établie et annotée par TALEX Alexandre, Canevas Éditeur, 1989, p. 136. Dans la suite de notre article, les références à cet ouvrage sont indiquées par l'abréviation CIR, suivie du numéro de page.

[2] JUTRIN-KLENER Monique, Panaït Istrati, un chardon déraciné : écrivain français, conteur roumain, Paris, Maspero, 1970, p. 32.

[3] Ibid., p. 33.

[4] ISTRATI Panaït, « L’homme qui n’adhère à rien » in Œuvres III, édition établie et présentée par LE Londa, Lonrai, Phébus Libretto, 2006, p. 686-687.

[5] JUTRIN-KLENER M., op. cit., p. 34-35.

[6] ISTRATI P., « Vers l’autre flamme », in Œuvres III, p. 463.

[7] JUTRIN-KLENER M., op. cit., p. 41.

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     C’est durant ses interminables vagabondages qu’il avait contracté la tuberculose (qui finalement aura raison de lui). Au printemps 1919, à l’époque où il découvre l’œuvre de Rolland, lui parvient une nouvelle de Braïla : une carte postale lui annonce la mort de sa mère. Il sera hanté par l’image de cette mort solitaire toute sa vie et il n’en guérira jamais (la mort de sa mère coïncide avec celle de la mère de Romain Rolland, et cela contribue à les rapprocher davantage). Le 20 août 1919 Istrati apprend par la Tribune de Genève que Romain Rolland est descendu à l’hôtel Victoria « pour un long séjour ». Dans une lettre enthousiaste, Istrati se présente comme « un ouvrier, un peintre en bâtiment » et se confie à son ami inconnu (« Un homme qui se meurt vous prie d’écouter sa confession… »), lui raconte sa vie en lui disant qu’il a « lu 15 volumes de [son] œuvre » et le supplie de répondre à son angoisse : « Dois-je enterrer la goutte de vérité que j’ai découverte par mes propres moyens dans une vie d’abnégation ? […] Vous croyez sincèrement qu’on peut changer quelque chose ? Sinon, ça ne vaut pas la peine de vivre… J’attends cette parole, ou rien. […] Vous pouvez me sauver, vous me sauverez » (CIR, 28-29). Mais sa longue lettre lui revient, avec la mention « parti sans laisser d’adresse », et Istrati apprendra deux ans plus tard que Rolland n’était resté là que dix heures…

     En 1920, rongé déjà par le désir d’écrire, cherchant en vain les moyens de vivre, seul, abandonné de ses amis, il prend la décision d’en finir avec une vie qui lui semble accablante. Avant de se trancher la gorge avec un rasoir, il écrit de nouveau une longue confession à Romain Rolland la veille du nouvel an 1921, expliquant la raison de cet acte désespéré : « la faillite de l’amitié » et non des difficultés matérielles : « Moi, je ne peux pas vivre sans espérer, comme Aërt de Romain Rolland […] cette idole [d’amitié] me tourne le dos, mon échafaudage s’écroule ! » (CIR, 33). Quand on le transporta à l’hôpital pour le soigner, dans sa poche on trouva la lettre adressée à Romain Rolland, lettre écrite deux ans auparavant, qui demeura dans la poche de son veston, et qui finalement fut envoyée à son destinataire. Istrati fut sauvé et reçut enfin la première lettre de Romain Rolland : c'est le commencement d'une correspondance de quatorze années, comprenant plus de 300 lettres, cartes postales et télégrammes, dont environ deux tiers sont de Panaït Istrati.

     Rolland est vivement intéressé par la vie d'aventures d'Istrati et fortement impressionné par le talent qu'il découvre dans ses pages. Pour reconnaître la voix de l’écrivain, la première lettre avait suffi à Rolland : « Ce n'est pas seulement parce que vous souffrez et que votre lettre m'a ému. Non. C'est que j'y vois luire, en éclairs le feu divin de l'Âme. Je ne sais pas ce qu'il adviendra de cette force qui est en vous. Il se peut que le meilleur d'elle se soit brûlé - se brûle - en des passions, mais elle est en vous » (CIR, 46).

     Romain Rolland l'incitait à écrire, mais c'est un talent brut qu'il faut polir. Pour écrire un livre, Panaït doit faire un choix dans ses souvenirs, il lui faut discipliner sa pensée, diriger son récit. « Il faut tâcher qu'elle se concentre et s'exprime en une œuvre votive, à la mémoire de vos aimés » (CIR, 46).

     On a beaucoup parlé de l'entrée prodigieuse en littérature d'Istrati à l'âge de quarante ans, mais nul ne « devient » écrivain à cet âge s'il ne porte en lui depuis de longues années la volonté d'écrire. Quant à son français, Rolland le rassure en lui disant : « N'ayez pas inquiétude pour votre français. Il y a des fautes, mais faciles à corriger. L'essentiel est que vous avez le don du style. […] Vous pouvez avoir confiance. Votre vocation d'artiste est évidente. - En quelque langue que ce soit, vous seriez - vous êtes un écrivain » (CIR, 66-67). « L’important c’est que vous ayez le désir d’écrire – en n’importe quelle langue – parce que vous avez le don (souvent lourd à porter) d'un cœur riche d'émotions et brûlant de se communiquer » (CIR, 80).

     De cette correspondance entre le maître et l'élève, pleine d'enseignements, Istrati a tiré le plus grand profit, elle l'a aidé à surmonter la crainte qu'il avait de ne jamais pouvoir rédiger un livre en français : « Je vous remercie pour vos conseils, avec le sentiment d'un fils, d'un bon fils, et j'utiliserai vos instructions » (CIR, 71).

     Rolland répond avec de sages conseils à l'angoisse de P. Istrati, qui doute de la capacité de la littérature à rendre la matière supérieure de la vie, la pureté de l'humanité, la fraternité des grandes âmes, et qui craint de se lancer dans une carrière littéraire. « Écrire pour contenter sa vanité et se créer un bien-être, cela je ne le ferai plus » (CIR, 52-53). Rolland lui répond : « On ne change pas grand-chose au monde, avec son œuvre et sa vie. Mais on participe à sa sève puissante. […] je ne consens pas au renoncement à l'œuvre, où vous vous dites arrivé. […] On œuvre parce qu'on vit, parce qu'on vit fortement. Rêver ne suffit pas. Vivre même ne suffit pas. Œuvrer c'est maîtriser son rêve et régner sur sa vie » (CIR, 53).

     Panaït Istrati s'inquiète pour ses débuts littéraires, pour la condition de l'artiste, pour la moralité dans la littérature : « Aujourd'hui je sais, au prix des souffrances, que l'Art, c'est une blague si l'artiste n'est pas un apôtre… Ne croyez-vous pas que l'art doit être la dernière expression de la générosité […] et de la pitié ? Ou peut-être que l'artiste n'est qu'un fabricant d'émotions ? […] je m'aperçois, à 37 ans, que les vertus ne sont pas pratiquées… » (CIR, 83). La réponse de Romain Rolland ne tarde pas à venir pour tempérer et rassurer son élève : « Vous êtes un passionné, Istrati. C'est votre essence. Vous exigez de la vie, vous exigez de l'amour, vous exigez de l'amitié… Mais quel droit un homme a-t-il d'exiger d'un autre être de la vie ? … Aucun. […] La vie ne nous doit rien. […] les uns - en petit nombre - se donnent à eux-mêmes ce qu'on ne leur donne pas ; ils le créent - par la pensée, le rêve, l'art… De ceux-ci je suis, Istrati, et vous aussi » (CIR, 85).

     Beaucoup de passages dans les premières lettres de Panaït Istrati témoignent de son admiration exaltée pour Rolland : « J'ose affirmer qu'aucune admiration ne peut dépasser la mienne. Et vous savez pourquoi vous êtes le seul homme de lettres qui m'exalte à un tel degré ? […] c'est parce que vous êtes le seul homme de lettres qui ait su pleurer avec mes propres larmes sur une vie qui ne peut pas être telle qu'elle est. […] Comment peut-on confondre la joie d'une conscience affolée du bonheur d'avoir découvert un trésor, avec la vanité flattée d'avoir trouvé un objet de flatterie ? […] Je mourrai à l'instant si une ombre de doute seulement vous laisse soupçonner la pureté de mon bonheur » (CIR, 50).

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     Avec délicatesse, Rolland tente de convaincre celui-ci de tempérer son enthousiasme, ses passions brûlantes et de se concentrer sur son travail artistique : « Vous ne me voyez pas du tout comme je suis. Tantôt vous m'exaltez en me faisant à l'image de votre idéal. Je ne vis plus que dans le rêve de mon esprit : mon œuvre de création, et mon œuvre […] de rapprochement et d'union entre les esprits libres, disséminés dans le monde » (CIR, 87). Ou, dans la 6e lettre : « Vous vous trompez sur mon compte comme sur celui de tant d’autres. Mon cher Istrati ; je sais le prix des affections sincères : mais je ne cherche pas l'affection : je cherche les œuvres. Nous sommes faits pour œuvrer. Réaliser l'œuvre, plus durable que vous, plus essentielle que vous. Le reste, comme dit Shakespeare, […] le reste est silence… » (CIR, 90).

     Pour Panaït, trois obstacles majeurs s’opposaient à sa création littéraire : « les soucis matériels, la difficulté d’écrire dans une langue qui n’est pas la sienne, l’absence de toute technique littéraire[8] ». En fait, l’obstacle de la langue française « imparfaitement possédée » peut être surmonté. Rolland remarque que l’orthographe et la syntaxe ont beau être faibles, le vocabulaire pauvre, il a le don du style narratif, s’empresse-t-il de le rassurer, le sens de la phrase rythmée. L’écrivain français croit que même ses « interventions étrangères » sont bonnes pour le mouvement de la pensée et aussi que son instrument d’expression résonnera de la double tonalité du français et du roumain. En 1922, Istrati répond enfin par une promesse de travail intensif et, entre mai et septembre, installé par son ami George dans un coin tranquille au fond des bois, à une trentaine de kilomètres de Paris, Istrati finit son premier manuscrit de 406 pages. La réponse de Romain Rolland arrive sans tarder : « Mes prévisions sont confirmées. Il y a de plus hauts dons de vie et d’art en certains de ces récits. Tels d’entre eux ont la valeur des meilleurs de Gorki, ou presque des récits populaires de Tolstoï » (CIR, 105). En même temps, il y a une inégalité frappante entre le style et le texte qui est plein de fautes grammaticales et Rolland a corrigé lui-même les plus grossières d'un bout à l'autre. Mais, possédant une telle puissance créatrice, Istrati serait « impardonnable de ne pas acquérir, à tout prix, la possession parfaite de l’instrument d’expression » (CIR, 106).

     En octobre 1922, ils se rencontrent à Villeneuve, où Istrati reste 15 jours, invité par Rolland. Panaït vit un conte de fées, ces jours sont marqués par la tendresse paternelle de Rolland, à qui il écrit en novembre : « Me voici rentré, plus âgé de quinze jours, plus vieux d’une éternité de bonheur » (CIR, 111). Au cours des années suivantes, ils ne se rencontreront plus que deux fois, mais leur amitié ne retrouvera plus cette « flamme ».

     Désormais Istrati travaille dans le sous-sol de son ami roumain à Paris et au fur et à mesure qu’il termine les chapitres, il les envoie à Villeneuve. Cette fois-ci, c’est Rolland qui manifeste son enthousiasme : « je ne puis attendre, après avoir dévoré Kyra Kyralina, au milieu de la nuit… Il faut que je vous dise tout de suite : c’est formidable ! Il n’y a rien dans la littérature actuelle qui soit de cette trempe » (CIR, 120). Et dans la préface de Kyra Kyralina, Rolland désigne Istrati comme « un nouveau Gorki » des pays balkaniques (CIR, 148).

     À travers le flot de lettres échangées entre Rolland et Istrati, les échos de leur dialogue résonnent toujours. La voix de Panaït vibre encore dans ces pages, réclamant l’affection de l’ami, clamant sa soumission à un maître dont il exige l’absolu : « Pourquoi écris-je alors ? Eh bien : pour vous ! Oui, pour vous seul […] je me jette sur le papier avec l’espoir de vous gagner, – non par mon art, […] mais par mon cœur, à une affection humaine, et j’eus l’audace de réclamer la plus forte, la plus exquise » (CIR, 127).

     La voix qui lui répond est plus sourde, plus sage. Rolland voulait peut-être restreindre ce dialogue à l’échange de deux intelligences. Il est touché de la ferveur qu’on lui témoigne, généreux, paternel même, mais prudent par crainte de se voir envahi : « Pauvre Istrati, que de malentendus auxquels s’est heurtée dans notre Occident votre nature plus qu’aux trois quarts orientale ! Vous les jugez froids, rétrécis, sans cœur. Et ils vous jugent sans mesure et sans équilibre. Vous avez votre mesure, à vous. Et ils ont leur cœur. Vous ne vous changerez pas mutuellement. Il faut tâcher de vous comprendre et de vous accepter. […] Si sauvage que vous soyez de nature, vous êtes sociable, par besoin […]. Nous (moi, par exemple, vous l’avez pu remarquer et en souffrir) » ; « nous, gens de l’Occident, […] les meilleurs d’entre nous, nous avons un besoin affamé de solitude » (CIR, 94). On pourrait considérer cette pensée comme un signe prémonitoire de la rupture de leur amitié, quelques années après.

     Ce fut en 1924 que parut Kyra Kyralina, le premier livre d’Istrati, suivi par d’autres romans, L’Oncle Anghel, Présentation des Haïdoucs, Domnitza de Snagov, Codine. Il est traduit en vingt langues. Alors que le succès de Panaït Istrati va croissant, Rolland lui écrit : « Je ne connais pas de succès plus complet et plus rapide que le vôtre » (CIR, 172). L’écrivain autodidacte, original, pittoresque, extravagant, est un conteur authentique qui a apporté un souffle d’air frais dans la littérature française. La critique s’émerveille de la perfection du langage chez un étranger qui a appris tout seul le français. Mais le public ne soupçonne pas les corrections de Rolland et de Bloch - une grande discrétion semble avoir été observée à cet égard[9]. Rolland lui donne de bons conseils pour choisir les titres : c’est ainsi que les œuvres d’Istrati auront des titres simples et forts, généralement le nom du protagoniste (CIR, 156-157).

     En même temps, la rédaction du contrat littéraire fut longuement discutée dans de nombreuses lettres. Panaït pria Rolland de traiter l’affaire en son nom et Rolland accepta, sentant toute l’importance de ce contrat pour son « élève » (Istrati lui déclare à plusieurs reprises qu’il se considère « comme [sa] propre création » et son « fils spirituel », son « œuvre »).


[8] JUTRIN-KLENER M., op. cit., p. 53.

[9] RAYDON Édouard, Panaït Istrati. Vagabond de génie, Paris, Les Éditions Municipales, 1968, p. 87.

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     Dans les années suivantes, Panaït Istrati a vécu surtout à Paris, où il ne s’est pas accoutumé aux mœurs des milieux littéraires, et son succès, qui le grise au début, finit par l’agacer : « C’est un tapage qui, tout en me plaisant au début, finira par me donner des nausées. […] Depuis trois ans […] je me débats entre mon œuvre, mes passions et mes difficultés matérielles » (CIR, 174). Romain Rolland lui répond promptement en l’encourageant à continuer à écrire : « Travaillez, mon cher garçon (sans vous exténuer pourtant !). Mais ne lâchez pas la veine "divine" ! Dans un à deux ans, ce sera pour vous la renommée européenne […]. Je suis plus heureux de votre succès que du mien » (CIR, 172). Quant aux critiques mesquines des « plumitifs » : « Que les critiques ferraillent ! Nous, écrivons nos œuvres ! […] Je n’écris pas plus pour les Roumains que pour les Français, mais pour tous. Faites de même ! Et qu’on se batte autour de votre nom ! » (CIR, 181).

En 1925, Romain Rolland exprimait dans ses lettres son affection et son admiration sincères pour « son cher ami » : « Ce n’est pas seulement votre affection qui me touche. Je me sens […] rafraîchi par votre spontanéité unique, par ce flot jaillissant de libre et franc parler. […] Je vous serre les mains et de tout mon cœur je vous dis : Merci ! » (CIR, 195) ; « Vous êtes le seul génie du récit, du beau récit, de la nouvelle, de la prose artistique, que je connaisse dans la littérature actuelle » (CIR, 200).

     D’un autre côté, Rolland commence à s’apercevoir que les passions de son ami peuvent devenir des obstacles à leur amitié. Pour une part, il s’agit de la vie amoureuse passionnelle d’Istrati. Quand il se plaint dans une lettre, Rolland est consterné et n’hésite pas à le réprimander : « Vos passions sont à vous. Vous ne m’en devez pas compte. J’estime que chacun doit garder pour soi seul sa vie passionnelle. […] Si la vie vous est à charge, … allez vous faire tuer en Roumanie, pour votre peuple opprimé. […] ne parlons plus de cela si vous voulez que je vous garde mon estime ! J’attends que vous luttiez. […] Nul ne connaît, de mes amis, que la façade de ma vie ». Israti se sent attristé, de toute façon il promet « de lutter », et il est déçu, car il se rend compte de la distance insurmontable entre eux : « Comme je voudrais vous connaître en entier ! Pourquoi ne livrer que la façade ? » (CIR, 217).

     Mais il s’agit surtout de l’engagement politique de Panaït Istrati que Romain Rolland commence à craindre comme un potentiel perturbateur de son activité littéraire, de sa vraie vocation malgré des débuts couronnés de succès. Dans les lettres de Rolland, il y a des appels à la prudence, il lui conseille de s’éloigner de la mêlée politique. Avant une visite en Roumanie (Istrati s’était déjà plaint du mouvement fasciste et, d’autre part, d’un gouvernement inefficace et injuste), Rolland lui a écrit : « Je vous en prie, tâchez de ne pas faire là-bas de bêtises politiques ! Tout est bêtise, en politique. Pas seulement à cause des passions basses et de vils intérêts ; mais parce que l’objet à embrasser […] dépasse infiniment l’empan des bras qui prétendent l’embrasser. L’humanité est toujours un enfant qui est incapable de se diriger. […] Fais ce que tu peux. "Als ich kann." Ne vise pas à l’au-delà de tes forces et de celles des hommes qui t’entourent ! C’est par votre bonté personnelle pour ceux qui vous entourent et par la lumière de votre art pour ceux qui sont au loin, que vous pourriez leur faire le plus de bien » (CIR, 198).

     Durant sa visite en Roumanie en octobre 1925, l’opinion publique française s’alarme, on annonce qu’Istrati a été menacé, attaqué, arrêté par la Siguranza. En fait, le mouvement appelé « la Réaction » l’accuse de communisme parce qu’il défend les droits des ouvriers et dénonce la répression politique, néanmoins lors de ce séjour sa vie ne fut pas mise en danger ; mais il fut fort ému de cette sollicitude, spécialement de celle de Romain Rolland, qui intervint avec passion en faveur de son disciple, qui était selon lui « un grand écrivain français : comme tel, il nous appartient et nous avons tous le devoir de nous préoccuper de son sort […] Si le gouvernement roumain considère Istrati comme dangereux pour lui […] qu’il l’expulse de ses frontières, et qu’il nous le rende ! Libre à lui de se dépouiller de la gloire de son plus grand artiste ! Nous l’adopterons » (CIR, 380). C’est le voyage de 16 mois en URSS, entre octobre 1927 et février 1929, qui a marqué brutalement la vie de Panaït Istrati et a brisé l’amitié entre les deux écrivains. Au début, Istrati parle de l’atmosphère en Russie, caractérisée par l’âme du travail et l’élan juvénile de tout un peuple et Rolland partage son enthousiasme : « Je sais bien que mes (nos) vrais amis sont là-bas, en Russie ; et nos vœux, nos espoirs sont avec eux » (CIR, 243). Mais un mois plus tard le ton des lettres de Panaït change, une fois encore il est déçu par l’impuissance de l’homme dans sa lutte pour un monde meilleur : « Ce n’est que l’homme politique qui est tyran, obtus, sectaire, intraitable ici comme ailleurs. […] ici, comme ailleurs, l’homme désintéressé est rare. […] le monde [d’Occident] ignore tout de la tragédie qui a régné à la naissance de cet immense empire de peuples libres » (CIR, 251).

     Entre-temps, Romain Rolland à son tour se plaint de la Russie : « Je trouve dégoûtant, et je désire que vous le disiez de ma part à qui de droit, que pas un de ceux qui me “représentent”, m’impriment, m’exploitent, en Russie, ne se donne même pas la peine de m’en avertir. […] depuis dix ans, pas une fois on ne m’a avisé de l’usage qu’on fait de mes œuvres là-bas […]. Une grande République prolétarienne a le devoir de se montrer plus probe qu’une démocratie bourgeoise. Elle doit prouver que le travail et la liberté se concilient avec la noblesse de cœur et des façons. Jusqu’à présent, je ne m’en suis pas aperçu. Et je suis un ami ! » (CIR, 249). En 1927, Rolland demande un service à Istrati au sujet de son roman Mère et fils, apparemment interdit par la censure soviétique. Quand Istrati réagit comme d’habitude, avec toute sa colère, en envoyant à la rédaction de Moscou le télégramme suivant : « Ôtez interdiction sur dernier livre Rolland pour éviter scandale public Europe », Rolland prend un peu de recul, afin de ne pas « faire tort à une grande cause, qui est mal servie ». S’il partage l’opinion d’Istrati sur l’idée de la révolution, une « ogresse », un projet illusoire gâchant de précieuses vies humaines, Rolland reste fidèle cependant à l’importance de la révolution russe : « je ne dirai ou écrirai ceci à aucun autre qui pût en faire usage contre la Révolution russe. Car malgré toutes ses erreurs, il nous faut la défendre contre le nouveau Moyen Âge, l’ombre de la Réaction qui s’avance sur l’Europe » (CIR, 288).

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     En juillet 1928, Romain Rolland reçut le roman d’Istrati, Les Chardons du Baragan. « C’est magnifique. … la maîtrise absolue. Une œuvre définitive » (CIR, 276).

    Dans les mois suivants, les lettres entre les deux hommes sont moins nombreuses, Panaït voyage beaucoup, en Grèce avec son nouvel ami Kazantzakis, et surtout à travers l’URSS, mais non comme touriste : « Mon plus grand avantage – que n’ont pas les autres écrivains, pas même Gorki et Barbusse – c’est que je mène une vie de rue, non pas de palace […] je me suis livré aux hommes » (CIR, 291). Rolland est contrarié : « Vous ne me laissez jamais d’adresse, vous filez comme un fou […]. Ce n’est pas nécessaire, de tout voir, au galop. Vous feriez mieux de forer, sur place, un puits artésien. Le monde est en profondeur autant et plus qu’en étendue » (CIR, 286). Panaït est d’accord : « vous avez raison : je commence à être lourd de ce que je sais, de ce que j’ai vu ». Après plus d’une année sur la terre soviétique, il avoue : « Je renonce à continuer mon séjour ici, car ma chambre hurle du matin au soir de tous les malheurs de la vie soviétique. Je suis devenu, comme partout où j’ai mis le pied, un bureau d’assistance publique… » (CIR, 297).

     Romain Rolland se plaint de ne pas avoir reçu de nouvelles (« Vous n’êtes pas bavard avec votre vieux Rolland ! ») et lui conseille d’écrire sur la Russie : « s’il y a du bon, du fort, du neuf, faites-nous-le connaître […]. Il y a de quoi profiter pour nous, en Occident ». Il donne aussi un avertissement à Panaït : « si pensant différemment de moi, vous êtes décidé à casser la vaisselle, vous avez tort de tant attendre. Les gens que vous avez menacés prendront les devants. S’ils peuvent … vous casser les reins, ils le feront. Veillez ! » (CIR, 304).

     Istrati se consacre à des lettres ouvertes, à des manifestes, il essaye d’y intéresser Rolland, mais celui-ci refuse fermement : « je ne suis pas, comme vous, un révolutionnaire qui me mêle à la politique, et je n’ai pas à prendre parti pour un camp contre l’autre. […] Mon action est en dehors de toute révolution, comme de toute nation. Elle est "religieuse" au sens humain général et universel. Je n’en sortirai pas, pour m’associer aux polémiques d’un parti, des fanatiques de doctrines ou d’idées. […] je ne puis, pour vous plaire, penser et agir comme vous. Je pense et j’agis "comme moi" : faites de même ! » (CIR, 309-310). À cette lettre, Istrati s’avoue battu, et il assène : « pourquoi diable m’aimez-vous depuis huit années ? Pour me dire maintenant que je ne vaux pas plus que le plus imbécile des "fanatiques" ? que vos coups sont durs ! Mais aussi, qu’ils sont féconds, pour moi ! » (CIR, 312). Témoin des persécutions massives contre les opposants trotskistes, Istrati ne peut pas maintenir la distance que Rolland exige en plusieurs lettres, d’août et octobre 1929 : « Je souhaite que vous ne vous occupiez plus jamais de politique : vous n’êtes point fait pour elle. Vous êtes un ami, un homme généreux et passionné, un artiste. Rien de plus. Ce n’est pas peu ! Mais il faut connaître ses limites » (CIR, 324). « Retirez-vous de l’action politique ! Vous ne pouvez qu’y faire des malheurs pour les autres et pour vous. Ni vos qualités, ni vos défauts, ne sont construits pour elle. Vous êtes un éternel Wanderer, un chantre errant de vos passions, de vos amitiés. […] Revenez à vos [personnages]. Vous servirez ainsi beaucoup mieux la grande cause de l’humanité aimante et souffrante » (CIR, 327).

     Mais les deux écrivains ont des conceptions différentes en politique : « Nous n’avons, écrit Istrati, ni la même connaissance de la Russie, ni les mêmes sentiments à l’égard de nos amis politiques et de la classe ouvrière, telle que j’ai l’ai vue écrasée là-bas. […] Je crois avoir agi en homme, en ouvrier et en révolutionnaire. Vous appelez cela politique ? » (CIR, 332). Rolland continue à désapprouver l’activité politique d’Istrati et ses articles. Il le rassure sur son affection « toutes vos fautes sont fautes de passion. Et c’est votre passion généreuse qui fait votre prix. Mais aussi votre danger, car elle vous aveugle et elle risque de causer des désastres autour de vous » (CIR, 334). Si Panaït accepte le refus de Rolland de participer à ses actions politiques, il le désapprouve vivement, l’accusant presque d’être obtus et ignorant : « en prenant la Russie pour un tout homogène – URSS ! – sachez que vous vous associez, malgré vous, à l’œuvre de destruction d’espoir et d’idéal dans le monde. […] Je ne vous cacherai point mon étonnement de vous voir devenu si officiellement soviétique » (CIR, 335).

     Après seize mois en URSS, en juin 1929, Panaït passe quelques jours à Villeneuve, chez Romain Rolland. Il lui fait lire une partie de son livre sur l’URSS, Vers l’autre flamme, ainsi que ses deux lettres à la Guépéou, où, en toute candeur, il avait révélé les injustices du régime en lui indiquant de naïfs moyens d’y remédier (par exemple : proclamer le droit de critique dans le parti, faire cesser la terreur… Il n’avait reçu aucune réponse, évidemment). Rolland, atterré, supplie Istrati de ne rien publier : « Ce serait un coup de massue… à la Russie entière. Ces pages sont sacrées, elles doivent être conservées dans les archives de la Révolution éternelle, dans son livre d’Or. Nous vous aimons encore plus et vous vénérons de les avoir écrites. Mais ne les publiez pas » (CIR, 320).

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     Après cette entrevue (la dernière) Istrati semble renoncer à publier son livre. Mais au début du mois du juillet, Panaït annonce que Vers l’autre flamme paraîtra tout de même. « Ami, j’ai cassé la vaisselle », annonce-t-il à Rolland, sur une carte postale, le 20 août 1929. Il s’agit de trois volumes, signés par Istrati, mais dont en réalité il n’a écrit que le premier (Victor Serge est l’auteur du second et Boris Souvarine du troisième). Les réactions de la presse ne se font pas attendre. La gauche traite Istrati de « bourgeois romantique » vendu à la « Siguranza roumaine ». Les journaux de droite lui reprochent son manque de fermeté dans la critique. Istrati est revenu blessé de Russie et Vers l’autre flamme lui apporte une immense hostilité et de nombreuses déceptions (en particulier de la part de Barbusse, son ancien ami).

     Le 15 mars 1930, jour anniversaire de son premier message, Romain Rolland lui écrit une lettre de rupture : il s’est aperçu que Vers l’autre flamme contenait des calomnies envers la femme qui lui est chère, Maria Koudacheva, la compagne spirituelle de Rolland, et qui, en 1934 deviendra sa femme. La manière dont Istrati répond à la colère, au chagrin de son mentor, est un peu inexplicable : « Vous affirmez que je savais qu’elle vous est chère. Je ne le savais pas, mais je vous réponds : dommage pour vous ! » (CIR, 355). Comme Istrati a refusé de présenter des excuses, Rolland interrompt la correspondance et « brise » leur amitié : « Je ne me brouille pas. Je brise » (CIR, 356).

     C’est en 1934, après cinq années de silence, que Panaït Istrati reprend la correspondance avec Romain Rolland en manifestant ses regrets : « À vous et à votre compagne je vous demande pardon pour tout le mal que je vous ai fait et vous prie de me pardonner. Je crois que je n’ai plus beaucoup de jours à vivre » (CIR, 358). La réponse de Rolland est chaleureuse : « Merci pour vos paroles. Effaçons tous les malentendus de ces dernières années ! » (CIR, 359). Les dernières lettres traitent du dernier livre de Panaït Istrati, Méditerranée, Coucher du soleil, qui est d’ailleurs dédié à Romain Rolland, à qui il offre le manuscrit.

     Les dernières paroles de Romain Rolland à Panaït Istrati, dans la lettre du 28 mars 1935, alors qu’Istrati était déjà mort, lui conseillent toujours d’abandonner complètement la politique et de se consacrer à ses œuvres : « Une fois pour toutes, retirez-vous de l’action ! Vous n’y faites que du mal, aux autres et à vous. Écrivez vos récits ! S’il est un salut pour vous, il ne peut être que dans l’art » (CIR, 372).

 

     Mircea Iorgulescu, critique roumain, affirme qu’il y a deux tendances importantes et dominantes dans la présentation et la recherche des rapports entre Panaït Istrati et Romain Rolland : la première est imprégnée de sentimentalisme, livresque, l’autre met l’accent sur les conflits, d’une manière manichéenne. Cependant, malgré une certaine incompatibilité, on devrait considérer qu’ils forment un « couple indestructible[10] ». Premièrement, il s’agit de l’existence d’une dimension fraternelle déterminante : la littérature. « La passion jumelle des deux hommes porte un nom daté et localisé : c’est l’écriture », écrit Roger Dadoun dans la préface de cette correspondance[11]. Ce sont plutôt deux écrivains ayant des idées très précises et très personnelles sur l’écriture et sur le destin de l’écrivain, doté d’une mission noble, éthique : « Tous les deux croient à la force de l’écriture et de la littérature, tous les deux situent la littérature au-dessus de tout, voyant en elle une démarche spirituelle, la plus haute[12] ».
Le centre de cette correspondance fut la construction de l’œuvre d’Istrati et fut aussi une occasion heureuse pour chacun de préciser ses rapports d’un côté avec la littérature, l’écriture, et avec le monde de l’autre. Le rapport au monde, le politique, a brisé leur dialogue, mais leurs rapports passionnels avec la littérature ont finalement confirmé la force de leur amitié. Au-delà de toutes les raisons politiques, des différences de tempéraments et de convictions, cette relation épistolaire témoigne de la seule passion que les écrivains partagent depuis toujours – la passion pour la littérature.


[10] « Personne et Personnage », in Cahiers Panaït Israti, revue annuelle éditée par l’Association des Amis de Panaït Istrati, Valence, no 6, 1989, p. 23.

[11] « Passion et Politique », in Correspondance intégrale. Panaït Istrati - Romain Rolland, 1919-1935, p. 12.

[12] IORGULESCU M., op. cit., p. 24.

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Pour citer cet article

Brînduşa Nicolaescu, « Littérature entre politique et passion : Panaït Istrati et Romain Rolland », Cahiers du CELEC, n° 14, Relations épistolaires, sous la direction de Anne Martineau et Vito Avarello, 2020, https://voixcontemporaines.msh-lse.fr/node/171.