Le dialogue solitaire des « Lettres à soi-même » de Paul-Jean Toulet

 

Le dialogue solitaire des Lettres à soi-même de Paul-Jean Toulet

 

Antoine Piantoni (Agrégé de Lettres modernes)
— CELLF 19-21 UMR 8599 / CNRS, Lettres Sorbonne Université

 

     Dans une contribution à un colloque consacré au journal intime et à la correspondance, et tenu à Brest il y a une vingtaine d’années, André Guyaux s’interrogeait sur une forme littéraire insolite à propos d’un carnet ayant appartenu à Huysmans :

Il existe en fait une autre forme huysmansienne de l’« écriture intime » que celle de ce diarisme qui s’en tient à quelques phrases et à des instantanés nominaux. Elle est peut-être plus surprenante : c’est ce que j’appellerai la lettre à soi-même. Il est difficile d’imaginer si elle correspond à une pratique courante ou du moins renouvelée, dont peu d’exemples nous seraient parvenus[1].

     Ce critique questionnait l’existence de ce genre hybride à juste titre et c’est chez un auteur d’une génération postérieure à celle de Huysmans qu’il faut aller chercher cet étrange artefact à la croisée du journal et de la lettre.

     S’il n’a pas été jusqu’à s’essayer au roman épistolaire, Paul-Jean Toulet (1867-1920), écrivain qu’on associe un peu rapidement à la bohème parisienne et noctambule de la Belle Époque[2], eut toutefois le goût de la lettre comme le montrent les nombreuses inclusions de billets, poulets et autres missives dans ses romans et nouvelles[3]. En 1927, sept ans après la mort de Toulet, les Lettres à soi-même paraissent à l’initiative d’Henri Martineau, directeur de la revue Le Divan et proche de l’auteur ; il ne s’agit pas d’un volume composé par Toulet, mais, selon les dires de l’éditeur, d’un recueil colligeant « toute une collection de cartes postales, et parmi elles, quelques lettres qu’au cours de quinze années il s’était adressées à lui-même[4]. » La soixantaine de pièces, datées de 1899 à 1910, que compte cet opuscule, sera reprise quelques années plus tard dans l’édition des journaux que Toulet tint durant son existence, encore une fois à l’instigation de Martineau[5]. Ce dernier expliquera ainsi cette décision :

J’ai cru en outre devoir y incorporer ces Lettres à soi-même qui, au moment où elles parurent pour la première fois, avaient mis dans une si vive lumière l’ironie et la tendresse de leur auteur. C’est que ces lettres et cartes postales, que Toulet affectionnait de s’adresser en quelques circonstances de sa vie pour en conserver mieux le souvenir, se rapportent pour la plus grande part à ses voyages, ou rappellent quelques instants de son existence, quelques souvenirs d’émotion lyrique[6].

     Bernard Delvaille, qui a œuvré à l’édition des œuvres quasi complètes de Toulet, a préféré reprendre les deux volumes plutôt que de considérer les Lettres à soi-même comme redondantes, en excipant de l’avis d’Hubert Juin qui y voyait une nette différence de contexture : « La qualité de l’aveu est, ici, d’une autre veine. Cela sonne autrement à l’oreille, – et Toulet écrivant à Toulet, manifestement, s’écrit, écrit l’insaisissable soi, écarte – l’espace d’un délié d’écriture au revers d’une image – le (les) masque(s)[7]. »


[1] « Huysmans entre le journal intime et la lettre à soi-même », in Les Écritures de l’intime. La correspondance et le journal, DUFIEF Pierre-Jean (dir.), Paris, Champion, coll. « Champion Varia », 2000, p. 135.

[2] Toulet collabora par exemple très fréquemment à La Vie parisienne, revue dont Léon-Paul Fargue rappelle qu’elle « traînait chez tous les coiffeurs et chez tous les princes, comme le programme même de la légèreté, du flirt et de l’ardeur inoffensive », in Dîners de lune (1952), Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1997, « Le musée Grévin », p. 65.

[3] La lettre fictive au cœur de la narration est un artifice prisé par Toulet ; on citera comme exemple le chapitre VI des Tendres Ménages (1904), intitulé « Correspondances » et entièrement constitué de missives échangées par les protagonistes du roman, ou bien le chapitre « Modèles de lettres anonymes, pseudonymes, etc. » qui comporte deux exemples de lettre type dans Béhanzigue (1921), dont le héros éponyme est écrivain public.

[4] TOULET Paul-Jean, Œuvres complètes, éd. DELVAILLE Bernard, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1986, p. 1465. Cette édition sera désormais désignée par l’abréviation OC.

[5] Journal et Voyages, Paris, Le Divan, 1934. Quelques lettres auront paru dès la livraison de janvier 1926 du Divan et en mars de la même année dans les pages de La NRf.

[6] OC, p. 1466.

[7] Ibid., p. 1465.

— 1 —


     Le statut éditorial des Lettres à soi-même jette d’emblée une forme de suspicion, d’autant plus que leur existence rend problématique la dimension intime de la lettre en tant que genre, aux confins de la littérature et de la communication. Le geste d’un auteur qui s’écrit insère également l’œuvre dans la catégorie du cas-limite, et il n’est donc pas étonnant de lire sous la plume de Gérard Ferreyrolles le constat suivant :

Mais, en dehors cette situation limite, on ne laisse pas de retrouver les configurations précédentes de double destination : simplement ici, le second destinataire, au-delà du destinataire nominal, n’est ni un groupe ni le public mais celui même qui écrit et qui fait de sa lettre un exercice d’introspection, un dialogue avec soi. Le destinataire officiel n’est plus alors qu’un prétexte. On est dans le domaine de la lettre confession, dont on a croisé un exemple avec les lettres de Rousseau à Malesherbes[8].

     On constate que l’on est confronté à un dispositif tel qu’il programme les lectures les plus contradictoires. Ainsi, Geneviève Haroche-Bouzinac lit dans ces lettres le contraire d’une « division du moi, mais plutôt [une] réconciliation, [une] approbation de soi[9]. » En revanche, Élisabeth Klein opte pour une vision plus en adéquation avec le questionnement sur l’identité qui parcourt les avant-gardes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle :

L’auteur est un être qui se cache, qui dissémine son moi tantôt singulier, tantôt pluriel, il offre un je morcelé, ses lettres devenant un espace réflexif et opaque, une scène théâtralisée où se constitue une succession d’images de soi, alors qu’une seule voix se fait entendre, le contexte dialogique du genre épistolaire se muant en un monologue inhabituel[10].

Nous orienterons notre réflexion vers cette interrogation que l’on veut sommaire à dessein : dans quelle mesure ce livre posthume peut-il faire œuvre ? Au-delà de la singularité du recueil se pose la question du rapport au lecteur qui se trouve dans une position ambiguë : est-il le spectateur-voyeur qui surprend une situation intime ou bien le véritable destinataire de missives dont le contenu n’est peut-être pas tout à fait un aide-mémoire pour leur auteur ?

 

Janus épistolier

     Si Henri Martineau prit bien soin de nuancer l’intérêt de Toulet qui n’aurait vu dans ses liasses que la perspective d’« un petit illustré, amusant plus tard », force est de constater que l’éditeur a construit un objet littéraire plus qu’anecdotique et dont le destin est sans doute d’éclairer la persona de l’auteur d’une lumière insolite. G. Haroche-Bouzinac a parlé « du rêve épistolaire de Toulet, où l’autre coïncide avec le soi, rêve autarcique mais non narcissique[11]. » Ce qui a peut-être commencé comme un jeu pour soi-même a bien été perçu comme tel par certains dès lors qu’il eut une visibilité éditoriale. Ainsi, un critique rendant compte du volume, sur lequel il ne s’étend guère, propose une variante ludique qui est la « lettre circulaire[12] », sorte de cadavre exquis épistolaire entre amis. De même, Eugène Marsan qui, sous le pseudonyme d’Orion, s’étonne faussement de ce délassement ludique : « Cette surprise d’être, et de pâtir, et de seulement se reconnaître pareil d’un jour à l’autre, cet étonnement d’exister, qui est sans doute le fondement de toute poésie comme de toute philosophie, Toulet lui avait donc donné cette délicieuse récréation, ce jeu, ce curieux hochet[13] ? » L’aspect récréatif ne gomme cependant pas la dimension théâtrale dont le corollaire est le phénomène de double énonciation qui fait ici l’objet d’une perturbation.


[8] « L’épistolaire, à la lettre », in Littératures classiques, 2010/1, n° 71, p. 13.

[9] « Les Lettres à soi-même de Paul-Jean Toulet », in Revue des lettres et de traduction, n° 5, 1999, p. 318.

[10] Exils et nostalgies dans les journaux personnels et la correspondance de Paul-Jean Toulet (1867-1920), thèse de doctorat sous la direction de G. HAROCHE-BOUZINAC, Université d’Orléans, 2012.

[11] « Les Lettres à soi-même de Paul-Jean Toulet », loc. cit., p. 318.

[12] « Ah ! qui nous donnera une distraction nouvelle pour ces deux mois extra-parisiens ! Mallarmé avait inventé les adresses en vers. Quant au charmant P.-J. Toulet, il avait trouvé les lettres à soi-même, c'est-à-dire s’écrire sur tout et de partout, ce qui est un exercice un peu solitaire et bien égoïste. Nous vous proposons la lettre circulaire : On prend une belle feuille de papier : On écrit ce qu’on pense, ce qui se passe chez vous et sur la plage, en dix lignes, sans signer. On l’envoie à une amie qui ajoute une nouvelle confession spirituelle (dix autres lignes) qui l’envoie à une autre amie qui fait tout de même et la réexpédie » (« À quoi occuper les vacances ? », in La Vie parisienne, 6 août 1927).

[13] « Le Carnet des Lettres, des Sciences et des Arts – Régal de bibliophile », L’Action française, 8 mars 1927.

— 2 —


     Si la correspondance est vouée à être publiée comme le suggèrent Henri Martineau ou encore G. Haroche-Bouzinac, pour qui « Se jouer le jeu de la lettre à soi-même n’empêche pas que l’on songe à un autre public, un lecteur futur[14] », le système épistolaire dans lequel destinateur et destinataire se confondent neutralise la situation dialogique. G. Ferreyrolles décrit ainsi le dispositif traditionnel de l’échange épistolaire :

L’absence de l’autre fait entrer le scripteur dans un espace fictionnel : l’autre auquel il écrit n’est plus l’autre réel mais celui qu’il imagine, et le moi qu’il met en scène à destination de l’autre est lui-même un moi imaginaire. La lettre tend par là à devenir purement spéculaire – en elle, je parle de moi à moi[15].

     C’est précisément et littéralement cette situation interlocutive « de moi à moi » que les Lettres à soi-même matérialisent. Cela ne va pas sans engendrer quelques distorsions donnant lieu à « une sorte de dédoublement schizophrénique[16] », pour reprendre les termes d’É. Klein. On en prend la mesure lorsque Toulet évoque l’une des mésaventures qui jalonnèrent son périple indochinois, en 1902-1903, en compagnie de Curnonsky :

Mon cher Paul, obligés à la suite d’un accident de chemin de fer de nous rendre à Mogol Seraï en voiture, le soleil, au sortir de Bénarès, fut tout à coup si ardent, que ce pauvre Toulet fut pris pendant quelques minutes d’un transport au cerveau, au sortir de quoi il se trouva parfaitement sourd, mais sourd, vous dis-je, comme un Polonais[17].

L’auteur prend la plume pour s’adresser au « cher Paul » et lui parler de « Toulet », ce qui ne génère pas moins de trois hypostases du même individu, à laquelle vient s’adjoindre le lecteur pour former un tétraèdre communicationnel très exceptionnel[18]. Toulet ne s’embarrasse pas non plus de considérations temporelles, comme lorsqu’il conclut l’une de ses missives en rappelant au Toulet destinataire un engagement mondain : « Au revoir, mon cher ami, et n’oubliez pas que vous allez chez Marcel Schwob dans deux heures[19]. » Se télescopent ici la ligne temporelle du scripteur, qui a probablement rendez-vous avec Schwob le jour où il prend la plume et celle du destinataire, qui prendra connaissance de ce rendez-vous en différé, naturellement trop tard pour espérer l’honorer. Par ce type de pratique, Toulet joue sur cette temporalité discontinue qui se traduit par une irréductible non-coïncidence, comme le formule G. Haroche-Bouzinac :

L’épistolier et son destinataire se meuvent à contre-courant l’un de l’autre : le scripteur tendu vers l’avenir doit se projeter vers le moment de la réception et imaginer quelles pourront être les dispositions du récepteur dans un avenir dont il ignore presque tout. Ses capacités devront essentiellement être celles de l’anticipation. Le destinataire en revanche doit tenir compte du fait que le message reçu ne peut être perçu comme actuel et appartient déjà au passé de l’échange : les réflexions contenues dans la lettre concernent des décisions déjà engagées, des événements souvent révolus[20].

Introduire ce genre d’irrégularité, c’est à dessein exhiber l’artificialité de la situation de communication, de l’échange qui ne peut se faire qu’à contretemps. Tout se passe comme si Toulet délimitait une aire qui, par la multiplicité des segments temporels qu’elle fait converger, acquiert en vertu de sa complexité une autonomie, une autarcie, comme le disait G. Haroche-Bouzinac, propre à diffracter la persona de l’auteur. Toulet prise d’ailleurs cette image optique qu’il emploie dans l’une de ses lettres :

Et moi aussi, mon cher ami – dans mon enfance – j’ai eu un prisme, chose luisante, symétrique, dure, qui donnait de la lumière. Mais qu’un rayon de soleil passât au travers, mon prisme jetait alors une couleur chatoyante et diverse, dont s’enivraient mes jeunes yeux. Ah ! qu’un rayon de bonheur, seulement, pénétrât votre cœur, et vous répandriez, autour de vous, un bien autre mirage[21].


[14] « Les Lettres à soi-même de Paul-Jean Toulet », loc. cit., p. 317.

[15] « L’épistolaire, à la lettre », loc. cit., p. 14.

[16] Exils et nostalgies…, op. cit.

[17] Lettres à soi-même, in OC, p. 997-998.

[18] Cette situation énonciative atypique rappelle le propos de Michel SERRES sur l’usage grammatical et ontologique de la troisième personne : « Moi : noise brute. Moi : note longue. Moi : pronom, quand le langage, enfin, s’en mêle, pour oublier, seul vrai mensonge, les mélanges et gommer la multiplicité des pièces. Moi : troisième personne, chacun, les autres, tous, cela, le monde, et le il impersonnel des intempéries temporelles : il pleut, il pleure, il vente… et se plaint ; il tonne, crie… musique, bruit ; soudain, il faut, et me voici, éthique, réuni, debout, au travail, dès l’aube » (Le Tiers-Instruit, Paris, François Bourin, 1991, p. 226).  Nous remercions Vito AVARELLO pour cette référence qui vient apporter un éclairage supplémentaire sur le dispositif toulétien qui opère dans certaines de ces lettres.

[19] Lettres à soi-même, in OC, p. 1006.

[20] L’Épistolaire, Paris, Hachette, coll. « Contours littéraires », 1995, p. 74.

[21] Lettres à soi-même, in OC, p. 1013.

 

— 3 —


En attendant cette épiphanie lumineuse, Toulet joue avec les simulacres de l’identité et son propre conatus toulétien, faisant remarquer qu’« il n’y a que nous qui ne changions pas, de plus en plus semblables à nous-mêmes à mesure que le temps inexorable s’écoule en reflétant des ciels nouveaux et plus moroses[22]. » Si l’on ne met pas en doute l’unité de la psyché de Toulet, on ne peut que constater le morcèlement paradoxal que ce pronom nous entraîne. La projection fantasmatique du destinataire, nécessaire afin que la lettre puisse être rédigée, alimente cette contradiction dans les termes, qui pousse Toulet à interroger, non sans malice, la nature de cette correspondance autotélique : « Cher ami (et encore), pensez-vous que ce mode de correspondance puisse durer un long temps, que je vous écrirai toujours sans que jamais vous pensiez à répondre[23]. » Toulet se livre même à une prophétie autoréalisatrice qui ne dit pas son nom, soulignant les contours d’une image posthume qui correspond peu ou prou à celle que le public s’est faite de l’auteur de Mon Amie Nane :

Vous trouverez cela singulier, mon cher Paul, ridicule peut-être, que moi-même je vous écrive. Mais j’ai envie de vous faire profiter un peu de ce délicieux papier à lettre que me donna Rouget à Hanoï, outre que cette correspondance, comme on dit, n’est pas destinée à la publicité… à moins que la postérité… Mais pensez-vous que la postérité s’occupera jamais de vous ou de moi ? Si on le croyait, ça vaudrait bien de prendre des attitudes. Comment aimeriez-vous qu’elle vous vît ? Moi, mordant et raffiné comme un outil de dentiste, cachant un grand fond de tendresse (8 mètres au moins, ce qui est plus qu’à Quantchéou) sous les algues de l’ironie, aimé des femmes, craint des hommes, et finissant dans un four d’ivoire une vie de passions mondaines et mystérieuses à étonner M. Marcel Prévost[24].

On ne peut parler stricto sensu de captatio benevolentiae, toutefois Toulet construit une posture qui est loin de passer subliminalement au lecteur. Ce dernier aussi est une sorte de Janus, à la fois spectateur voyeur surprenant le commerce intime de l’auteur enfermé dans sa polyphonie épistolaire et véritable destinataire par ricochet. Tout se passe finalement comme si Toulet avait conçu là un piège énonciatif, un cheval de Troie littéraire. Ne s’agissait-il cependant pour l’auteur que de façonner cette persona que l’on a évoquée plusieurs fois ? Nul besoin d’en passer par le journal ou les lettres à soi. Il y a peut-être une utilité thérapeutique, psychanalytique avant la lettre dans la démarche de Toulet.

 

Un Marc-Aurèle Belle Époque ?

     Grand amateur de littérature antique, Toulet s’inscrit ici dans le sillage des textes protreptiques (soit un discours destiné à être lu mais qui reprend les artifices oratoires) comme les Lettres à Lucilius de Sénèque. Il s’agirait donc de laisser libre cours à une forme d’auto-maïeutique, dont la doublure est une sagesse dispensée sous forme de conseils ou de formulations gnomiques. G. Haroche-Bouzinac a relevé cette tendance à la « moralisation aphoristique », qui serait déterminée par le cadre restreint du billet :

L’exiguïté de la forme n’exclut pas la possibilité d’une réflexion morale favorisée par la prise de distance épistolaire. Cependant cette réflexion est seulement suggérée : la moralisation s’ébauche à peine, car la légèreté du billet n’autorise aucune forme de pesanteur[25].

De fait, on trouve de ces formulations lapidaires qui obéissent en tout point à la pratique gnomique : « Mais quoi ? s’exclame Toulet, Nous suivons notre pente : nous ne sommes que de l’eau[26]. » Ou bien : « Les fous ne sont peut-être qu’à demi complices de leur folie[27]. » Ces formules présentent une parenté avec celles que l’auteur a composées pour l’Almanach des trois impostures qui ne paraîtra pas avant 1922[28]. Ces sentences sonnent autant comme le reliquat d’une expérience riche en déconvenues que comme les traces d’une réflexion proche des vanités picturales. Il s’agit pour Toulet de définir cette fois un espace minimaliste dans lequel il puisse transposer son goût pour les moralistes. Ses réflexions sur l’amitié révèlent une noirceur qui excède celle qu’on attribue à un La Rochefoucauld[29] ou à un Chamfort :

Que pensez-vous des amis, mon cher ami ? Sans doute comme moi, qu’ils sont oublieux et perfides, ingrats de leurs propres bienfaits ; qu’ils ne sauraient nous pardonner ni la pauvreté ni l’intelligence, car ils ont peur de la tape, et ils ne veulent pas être devinés. Et d’ailleurs ils sont vaniteux et faibles, faciles à ramener avec un peu de douceur et d’énergie, pourvu surtout qu’on ne s’aigrisse pas à leur égard, ni ne leur laisse voir qu’on a souffert à cause d’eux. Car vous deviendriez comme un chien blessé au milieu d’autres chiens. Ils ont commencé par sympathie en léchant sa blessure ; le goût du sang leur vient : ils l’entretiennent[30].


[22] Ibid., p. 1009. On retrouve des traces de cette conception de l’essence des choses sur un mode mélancolique dans la cople VII des Contrerimes (OC, p. 40) : « Hélas, rien ne varie ; et quoi qu’on en ait coutume/ D’en dire, tout est comme à son commencement./ Les fruits n’ont pas changé d’odeur, ni mêmement/ Les femmes de mensonge, ou Thétis d’amertume. »

[23] Ibid., p. 996.

[24] Ibid., p. 998.

[25] « Les Lettres à soi-même de Paul-Jean Toulet », loc. cit., p. 315.

[26] Lettres à soi-même, in OC, p. 1016.

[27] Ibid., p. 1015.

[28] Certains fragments sont publiés dès 1913 dans Le Divan, soit trois ans après la dernière lettre datée. Toutefois, le premier roman de Toulet, Monsieur du Paur, publié en 1898, contient en annexe un carnet de sentences attribuées au personnage éponyme. Certaines paraîtront dans La Vie parisienne entre 1905 et 1907.

[29] Hubert JUIN évoquait « l’ironie à la Toulet, qui est une ironie à la du Paur, qui est une ironie à La Rochefoucauld. » (« Paul-Jean Toulet par lui-même », in Présence de Paul-Jean Toulet, BULTEAU Michel (dir.), Paris, La Table Ronde, 1985, p. 169).

[30] Lettres à soi-même, in OC, p. 1001. On trouve tout de même chez La Rochefoucauld des considérations proches du constat cynique dressé par Toulet : « Combien y a-t-il d’hommes qui vivent du sang et de la vie des innocents, les uns comme des tigres, toujours farouches et toujours cruels, d’autres comme des lions, en gardant quelque apparence de générosité, d’autres comme des ours, grossiers et avides, d’autres comme des loups, ravissants et impitoyables, d’autres comme des renards, qui vivent d’industrie, et dont le métier est de tromper ! Combien y a-t-il d’hommes qui ont du rapport aux chiens ! Ils détruisent leur espèce ; ils chassent pour le plaisir de celui qui les nourrit ; les uns suivent toujours leur maître, les autres gardent sa maison. », in Maximes et Réflexions diverses, XI. « Du rapport des hommes avec les animaux », éd. LAFOND Jean, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1976, p. 180.

— 4 —


À nouveau, le prisme de l’expérience personnelle réfractée dans l’espace neutre ou neutralisé de la lettre, la parole répercutée dans une chambre d’échos qui ne souffre pas la contradiction d’une fausse note extérieure, témoigne d’une fabrique active de la maxime :

Après une certaine lune de miel, les amis ne vous disent plus que le mal qu’on dit de vous, ceux qui vous menacent, et celui que « vous-même vous vous faites par votre caractère ». Ils sont comme ces gens d’observatoire qui n’annoncent jamais que des tempêtes[31].

La citation enchâssée ne renvoie pas ici à un argument d’autorité mais signale l’origine probable du fragment, glané dans la conversation. La relation interlocutoire entre Toulet et lui-même est alors propice à mises en garde et recommandations. Ce peut être le cas sur un mode galant non dénué d’acrimonie : « Si tu veux, Calligène, m’en croire, évite Milady Dennius aux os de gigot, et sa peau racornie, qui, en même temps, est flasque[32]. » Le recours au nom grécisant est un artifice bien connu des moralistes comme La Bruyère ou Chamfort et brouille là encore le cadre générique de la lettre en la rapprochant des visées protreptiques que l’on a auparavant évoquées. Toulet s’affranchit toutefois ponctuellement du ton sentencieux pour s’interpeller, comme dans cette adresse d’autant plus pathétique qu’elle traite du problème de l’addiction de l’opiomane :

Mais je ne vous reconnaissais pas de vous laisser mener par une drogue ; et aucune jusqu’ici n’y avait eu prise, que l’alcool, parfois, contre qui vous menez, non sans angoisses, ce même combat de Jacob avec l’Ange d’où l’on sort toujours meurtri. Mais l’opium, ne sentez-vous pas que l’extase en est sans profondeur ? […]
Ne vous laissez pas tuer ainsi, Paul ; il y a en vous de la volonté encore et un incroyable appétit de bonheur
[33].

La mise en garde qui témoigne d’un souci de Toulet pour lui-même renvoie à nouveau à la nécessité de la projection fantasmatique. Ici, tout se passe comme si le scripteur ressentait le besoin d’une mise à distance de sa propre expérience pour parvenir à adopter un regard prétendument extérieur ou objectif[34]. Le dispositif exacerbe une certaine forme de pathétique qui n’est pas non plus sans rappeler la dimension théâtrale. Lorsque Toulet se demande « si [sa] pensée n’avait de sens que pour la postérité », il reformule une question plus immédiate, à savoir et si ma parole n’avait de sens que pour un auditoire ? À quoi les Lettres à soi-même apportent une réponse troublante, entre fiction d’intimité et exhibitionnisme éhonté. La charge d’ironie que contiennent les passages gnomiques vient finalement dynamiter la tentation du sérieux et de l’apitoiement. C’est ce qu’a bien résumé Daniel Aranjo :

Aussi bien est-ce l’ironie qui rachète la tendresse et lui prête sa pudeur, et toutes ses ambiguïtés : les ambiguïtés mêmes de toute connaissance de soi. Et à ce jeu-là, ces surprenantes Lettres à soi-même perdent un peu de leur singularité pour atteindre à une certaine forme d’universalité en miniature. La fantaisie de Toulet est bel et bien une façon de voir le monde et de l’ordonner, et de se voir soi-même en s’apprêtant de profil, car tout ici se saisit de biais et se ré-équilibre selon ce biais. Cette fantaisie a sauvé Toulet d’un dualisme déchirant et d’un narcissisme coupable, qui n’est que celui du titre (lequel posthume, n’est pas de Toulet) : écueils que n’ont point su éviter d’autres Gémeaux qui ont parfois manqué d’humour pour pouvoir assumer pleinement leur dualité intérieure, et la prirent trop au sérieux[35].

 

Le creuset des lettres

     Corollairement à cette dialectique sentimentale, la prise de parole épistolaire acquiert une dimension pour ainsi dire performative qui la tire du côté de ce que G. Haroche-Bouzinac désigne comme le pôle de la « suggestion poétique », qui contrebalance la « moralisation aphoristique ». Il faut donc ici revenir à la poétique de Toulet que Gérald Purnelle a très justement explicitée à partir d’une étude fouillée de la contrerime XLV :

[Toulet] assigne à la poésie la fonction de « fixer » l’impression, l’« image » que produit en lui la contemplation des objets, qu’ils soient paysages ou femmes, et d’en perpétuer, comme le faune ses nymphes, la vision et l’effet poétique. L’image se substitue dès lors à l’objet lui-même […], mais elle ne peut lui survivre que si la poésie lui donne une forme[36].


[31] Lettres à soi-même, in OC, p. 1014.

[32] Ibid., p. 1016.

[33] Ibid., p. 1002.

[34] G. HAROCHE-BOUZINAC revient sur la fonction de ces enclaves que constituent pour elle les maximes dans le tissu épistolaire : « Rassurante, consolatrice, la maxime est une halte méditative qui interrompt un instant le mouvement de la lettre. Elle est également le moyen de montrer que l’on n’est pas exagérément affecté par les faits, c’est pourquoi elle s’accompagne souvent de l’exercice de l’ironie. » (L’Épistolaire, op. cit., p. 107).

[35] Paul-Jean Toulet, II. L’Esthétique, Pau, Marrimpouey Jeune, 1980, p. 57-58.

[36] « Femme et paysage dans Les Contrerimes de Paul-Jean Toulet », DENOOZ Joseph, DORTU Véronique & STEINMETZ Rudy (dir.), in Mosaïque. Hommages à Pierre Somville, Liège, CIPL, 2007, p. 232.

— 5 —


De fait, plusieurs des Lettres à soi-même s’offrent comme des fixations d’images très fugitives, presque fantomatiques ou spectrales :

          25 juillet 1907 (Bd Haussmann, 2 heures après minuit).

Le vent du soir, sous le ciel d’un bleu obscur, arrachait à ce platane, dont il agitait l’ombre sur un mur, une voix profonde et désespérée, une voix qui semblait se souvenir[37].

Les éditions des Lettres à soi-même ne comportent que rarement la mention de l’illustration au verso de certaines des cartes que Toulet expédia ; le choix de ne pas les reproduire donne lieu à des cas particuliers comme ces ekphrasis possibles d’estampes dont le modèle pourrait très bien n’exister que dans l’imagination du poète :

Ce n’est rien qu’une estampe du Japon : l’averse d’un mol Octobre qui, tant elle est lourde, tombe tout droit, cependant que le Foujiyama, au travers, s’efface comme, de la mémoire, ce même visage qu’hier encore on croyait chérir.
Aimez-vous mieux celle-ci ? Bien au-dessus de la vallée, qui ne laisse voir que la crête des sapins et les toits d’un temple, des arbres dardent vers le ciel – vers le ciel rose traversé d’oiseaux, d’où semble avec eux jaillir l’espérance, et ce vieux poète charmant.
Ce n’est rien, c’est un peu de jeunesse qui passe
[38].

Si les vertus graphiques captent tout de suite l’attention du lecteur, ce processus de fixation qui donne une stabilité à des impressions fugaces excède le parallèle trop commode avec le domaine pictural[39]. La diversité des tons et des styles employés par Toulet dans cette correspondance rend malaisée la classification de ce qui se présente comme des pièces que Henri Martineau a artificiellement fait réintégrer un continuum lui-même fort sujet à suspicion puisque les journaux ne sont qu’une rhapsodie de notes et carnets divers. Le maintien d’une édition distincte des Lettres à soi-même par B. Delvaille ou bien Hubert Juin[40] garantit l’autonomie de ces missives tout en questionnant leur véritable statut générique : telle lettre sans date ne contient qu’un court dialogue construit autour d’une chute humoristique ; telle autre n’est qu’une tirade d’un personnage anonyme décrivant un Jason héroï-comique proche des personnages de la nouvelle de Toulet intitulée La Princesse de Colchide. Faut-il y voir des esquisses, voire des brouillons fragmentaires d’œuvres à venir, qui, postés, constituent des amorces à retardement de l’œuvre future[41] ? La première des lettres recueillies propose ainsi un motif que l’on retrouvera dans l’œuvre poétique : « Quand vous êtes sortie de chez moi, j’ai vu votre ombre passer sur mes rideaux. Ainsi tout bonheur est une ombre, et le plaisir aussi une ombre ; et même les songes, qui sont le meilleur de la vie[42]. » La dernière des contrerimes de la première édition du recueil, peu de temps après la mort du poète, s’empare d’une image étrangement similaire :

La vie est plus vaine une image
             Que l’ombre sur le mur.
Pourtant l’hiéroglyphe obscur
             Qu’y trace ton passage

M’enchante, et ton rire pareil
             Au vif éclat des armes ;
Et jusqu’à ces menteuses larmes
             Qui miraient le soleil[43].


[37] Lettres à soi-même, in OC, p. 1014.

[38] Ibid., p. 1016.

[39] Toulet lui-même appréciait par ailleurs grandement la peinture et développe par exemple des réflexions subtiles, non sans humour, sur Böcklin, Albert Besnard et Delacroix à partir de tel rêve qu’il consigne dans une missive datée du 14 septembre 1903. Il rend également compte de sa fréquentation du musée de Bordeaux en novembre de la même année : « Un grand paysage classique de d’Aligny, avec figures, fond de rivière sinueuse et bleue entre des arbres, femmes à gestes simplifiés, rappelle curieusement, malgré la sécheresse de la facture et le convenu des feuillages, Puvis de Chavannes. Un autre paysage, avec une ruine de briques roses entre des colonnes blanches, délicieuse, ne doit pas, quoique on en dise, être un Lorrain (les personnages sont très XVIIIe), mais un Hubert Robert, plutôt, quoique bien léger, et bien un d’atmosphère. Une rivière au clair de lune, brun et argent, de Van der Neer avec une espèce de burg, sur la gauche délicatement détaillé. » (ibid., p. 1006).

[40] Comme une fantaisie – Béhanzigue – Lettres à soi-même, éd. JUIN H., Paris, Union Générale d’Éditions, coll. « 10/18 - Fins de siècles », 1985.

[41] É. KLEIN a remarqué une reprise entre la lettre datée de janvier 1906 (OC, p. 1011) et la quatrième pensée consignée dans le carnet de Monsieur du Paur (ibid., p. 271) sans insister assez, nous semble-t-il, sur le fait que le texte épistolaire est presque repris à la lettre, exemple d’autotextualité manifeste.

[42] Lettres à soi-même, in OC, p. 994.

[43] Les Contrerimes, ibid., p. 27.

— 6 —


Sans aller jusqu’à parler de réécriture, on observe le même phénomène d’écho que celui à la faveur duquel la prose lapidaire de la sentence s’épanouissait. Toulet sait fabriquer des miniatures qui concentrent leurs effets, mais il donne également parfois libre cours à une verve lyrique qui dilate le texte. C’est le cas de la lettre qui contient la dernière évocation de l’ami Joe Guillemin, mort en octobre 1903. Toulet compose un véritable éloge funèbre qui comporte plusieurs mouvements ; après la traditionnelle évocation des jeunes années et leur cortège de plaisirs vient une longue clausule :

Mais tout cela est loin. Vous dormez aujourd’hui dans le cimetière de Pau, sous les fleurs mûres ; et je voudrais que votre âme aussi, cette âme inquiète de goûter, et avide de savoir, ait trouvé de l’autre côté de la vie un repos qu’elle n’a jamais éprouvé sous le ciel. Ne voudriez-vous pas bien avoir rencontré la reine Cléopâtre ? Je la reconnus l’autre jour dans Mme H. V…, c’était la reine d’Égypte, vous dis-je, telle que la vit Antoine, ni très jeune qu’elle n’était plus, ni belle classiquement, qu’elle n’avait jamais été. Que vous dire de ce charme plus puissant que la beauté, de ces mains tordues, de ce discours véhément, de ce sourire où il n’y a ni amour, ni joie, qui est plein de promesses, pourtant, de mystère et d’enfantillage, ou encore de l’improviste charmant de sa toilette. Vous parlerai-je de ce tic d’épaule, commun à toutes deux après une nuit d’inquiétude, de fatigue ou de plaisir, quand on se sent çà et là des épingles sur la peau, et qui réveilla pour moi, pendant une minute, je ne sais quels aspects oubliés depuis des siècles, de Tarse ou d’Alexandrie ? « Quoi, me dit alors un éclair de ses yeux, aussi soudain que l’éclat de la truite qui vire au fond de l’eau, quoi, ne reconnaissez-vous point la dernière de ces Lagides, qui s’épousaient entre eux ? Ce prêtre que j’ai amené pour l’envoyer prier à Lourdes pour mon frère, jadis, il m’enseigna dans les temples ruinés d’Aménophis, les secrets du disque apollonique. Et vous-même, n’êtes-vous pas ce plongeur ultibérien que j’envoyai attacher des sardines à l’huile aux lignes de l’Empereur Marc-Antoine ? Ne voudriez-vous pas avoir connu la reine Cléopâtre[44] ? »

On observe plusieurs phénomènes qui viennent briser la circularité autotélique et donner une signification renouvelée au geste épistolaire : à l’apostrophe au défunt qui faisait de la lettre non plus seulement une missive adressée au scripteur mais une sorte de support de remémoration et de dialogue, certes à sens unique, succède un développement encadré par la quasi-répétition d’une formule rituelle (« Ne voudriez-vous pas bien avoir rencontré la reine Cléopâtre ? »/« Ne voudriez-vous pas avoir connu la reine Cléopâtre ? »). Elle constitue le signal du passage de l’évocation intime vers une forme de rêverie métempsychique dans laquelle Toulet reprend les stylèmes de ses parodies mythologiques (beauté médiane, voire médiocre, de Cléopâtre, tour joué à Marc-Antoine) et où il associe souvenir personnel et évocation poétique. Cette surprenante vignette, dans laquelle se dilue l’image du défunt, se complique d’un enchâssement polyphonique : le discours n’est subitement plus assumé par le scripteur en tant qu’individu mais par la Cléopâtre revenue d’entre les morts qui dévoile un monde peuplé de réincarnations dans lequel Mme H. V… est la « dernière de ces Lagides », son médecin personnel son « frère », l’augure dépositaire des « secrets du disque apollonique », et Toulet lui-même le « plongeur ultibérien ». Ce dernier réussit ce tour de force de faire se superposer toutes ces voix, incarnant textuellement cette sédimentation des existences. Peut-on parler de réécriture en prose de « La Vie antérieure » ? On pourrait s’y risquer et remarquer que Toulet n’a justement pas choisi le vers, qu’il manie pourtant avec dextérité, mais une forme qui s’apparente au poème en prose, enchâssée dans la lettre[45]. Finalement, on n’est peut-être pas véritablement sorti de l’autotélisme ou de l’autarcie : tout se passe comme si Toulet nourrissait cette correspondance avec le souci lointain d’y puiser un matériau, tout en conservant la liberté de le dédaigner.

     Paul-Jean Toulet n’a-t-il cherché qu’à renouveler Les Loisirs de la Poste[46] de Mallarmé, comme le pensait le chroniqueur de La Vie parisienne ? Ne disposant pas de sources permettant de connaître avec précision les intentions de l’auteur, on ne peut que risquer des hypothèses. Toujours est-il que ce volume a de quoi perturber son lecteur par son caractère hybride et son statut indéfini de creuset potentiel. Toulet y réaffirme les traits distinctifs de son écriture : contorsion grammaticale presque alexandrine, ironie mordante anastomosée à une émotivité mélancolique, capture de l’image fugace. Mais il déconstruit la forme du journal, à laquelle ces lettres pourraient faire penser. Ce curieux cas-limite pousse à s’interroger, selon nous, sur la possibilité d’envisager la correspondance fermée comme un territoire intermédiaire : espace de travail, lieu d’une projection fantasmatique ou bien zone franche dans laquelle le scripteur tente de se ressaisir lui-même. La fiction de l’interlocuteur, qui est une constante avérée de l’écriture épistolaire, cette dernière fût-elle de nature informative ou non, nous semble désigner cet espace comme un dispositif où doit nécessairement manquer « la pièce principale » chère à Mallarmé.


[44] Lettres à soi-même, ibid., p. 1005.

[45] Daniel ARANJO considère d’ailleurs les Lettres à soi-même comme un « libre et bref recueil de poèmes courts ou longs en prose burlesque ou bien poétique, d’un bel opium, contenant de purs chefs-d’œuvre, quasi inconnus » (in Pyrénées, n° 220, n° 4-2004, « Bibliographie pyrénéenne. Paul-Jean Toulet au bord du Gave », p. 395).

[46] Les vingt-sept quatrains ont tout d’abord été publiés dans la revue américaine The Chap-Book en décembre 1894 ; Toulet a donc pu en prendre connaissance avant ses premiers envois en 1899.

— 7 —


Pour citer cet article

Antoine Piantoni, « Le dialogue solitaire des Lettres à soi-même de Paul-Jean Toulet », Cahiers du CELEC, n° 14, Relations épistolaires, sous la direction de Anne Martineau et Vito Avarello, 2020, https://voixcontemporaines.msh-lse.fr/node/170.