La lettre de relation : des secrétaires aux « Lettres familières écrites d'Italie » du Président de Brosses

 

La lettre de relation : des secrétaires aux Lettres familières écrites d'Italie 
du Président de Brosses

 

Marianne Charrier-Vozel (MCF Langue et Littérature françaises du XVIIIe siècle)
— CECJI (EA 7289), Université de Rennes 1

 

     Dans Les Plus Belles Lettres françoises sur toutes sortes de sujets, P. Richelet livre ses « Réflexions sur la Relation » : « Rien en matière d'éloquence, ne semble plus difficile que la relation[1] ». Parmi les modèles de lettres de relation, il retient notamment la lettre de Rome envoyée par Guez de Balzac à monsieur d'Ambeuille. René Milleran, lui, dans le Nouveau Manuel épistolaire de la cour contenant une instruction pour se former dans le style épistolaire[2], accorde également, dans la partie consacrée aux « Lettres de relation et de voyage », une large place aux lettres écrites d'Italie avec, par exemple, la Lettre de Naples envoyée par l'abbé de *** à M. *** ou la Lettre sur les particularités de la ville de Modène. Les manuels épistolaires qui proposent des modèles de lettres de relation les associent donc au voyage et à la découverte d'une culture différente. Du point de vue de la rhétorique épistolaire, la lettre de relation pose la délicate question du lien entre le récit et le discours ; elle interroge également le rapport entre la réalité et ce qui en est dit, écrit et représenté.

     À la lumière des secrétaires, nous proposons donc de nous intéresser aux multiples aspects de la relation épistolaire dans les Lettres familières écrites d'Italie à quelques amis en 1739 et 1740 par Charles de Brosses[3]. Après avoir étudié les lieux communs de la lettre de relation ainsi que ses modèles, nous verrons comment de Brosses concilie l’érudition et la familiarité, le discours et la description, enfin l’écriture de la lettre et du journal. Du point de vue de l'analyse étymologique, l'histoire du terme « relation » met au jour le glissement sémantique de « rapporter un fait » et « relater » à un « lien entre des personnes », glissement qui associe la lettre de relation en tant que narration ou compte rendu faits par un voyageur à une notion sociale et juridique de « lien » entre des correspondants. Notre attention se portera plus particulièrement sur l'échange avec deux correspondants, Blancey, secrétaire en chef des États de Bourgogne, et Fryot de Neuilly, conseiller au Parlement de Dijon. Cet échange présente les caractéristiques d'une construction en diptyque révélatrice de l’écriture et de la réécriture du texte épistolaire.


[1] RICHELET Pierre, Les Plus Belles Lettres françoises sur toutes sortes de sujets, tirés de meilleurs Auteurs, avec des Notes, La Haye, chez Meyndert Uytwerf et Louis et Henri Van Dole, 1699, p. 180.

[2] MILLERAN René, Nouveau Manuel épistolaire de la cour contenant une instruction pour se former dans le style épistolaire, Rouen, Chez Jean Racine, 1787, p. 548-581.

[3] DE BROSSES Charles, Lettres familières, 3 tomes, texte établi par Giuseppina Cafasso, introduction, notes et bibliographie par Letizia Norci Cagiano De Azevedo, préface de Giovanni Macchia, Naples, Centre Jean Bérard, 1991.

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La lettre de relation et ses modèles

     La relation de voyage s'inscrit, au XVIIIe siècle, dans la tradition du « Grand Tour » que les jeunes aristocrates anglais, allemands et français réalisent pendant une année afin de perfectionner leur éducation et d'approfondir leurs connaissances des humanités grecques et latines. L'Italie est un lieu de séjour particulièrement recherché par les aristocrates cultivés, comme en témoignent les modèles de lettres de relation que propose notamment Pierre Richelet, en 1698, dans Les Plus Belles Lettres françoises sur toutes sortes de sujets et René Milleran, en 1714, dans le Nouveau Manuel épistolaire de la cour[4]. Richelet retient ainsi une lettre que Guez de Balzac écrivit à M. d'Ambeuille dans laquelle Rome apparaît comme le lieu de la félicité dont sont bannis tous les malheureux qui sont restés en France. Dans le Nouveau Manuel épistolaire de Milleran, le correspondant de l'abbé de *** regrette en revanche de n'avoir pas fait le voyage en Italie dans sa jeunesse. C'est dans ce contexte que le Président de Brosses, élève des Jésuites et condisciple de Buffon, effectue en 1739 et 1740 un long périple en Italie en compagnie de cinq jeunes gens. La finalité de ce voyage est de réaliser une édition critique des œuvres de Salluste, revue à partir des manuscrits des bibliothèques de Florence, de Naples et de Rome.

Si la pénibilité des étapes, ainsi que les dangers auxquels sont exposés les voyageurs apparaissent, dans les manuels de Richelet et de Milleran ainsi que dans le texte de de Brosses, comme des lieux communs de la lettre de relation, l'épistolier entend néanmoins renouveler le ton de la lettre de relation[5] :

Messieurs les voyageurs rarement quittent le ton emphatique en décrivant ce qu'ils ont vu, quand même les choses seroient médiocres ; je crois qu'ils pensent qu'il n'est pas de la bienséance pour eux d'avoir vu autre chose que du beau. Ainsy, non contents d'exalter des misères, ils passent sous silence tout ce qu'il leur en a coûté pour jouir des choses vrayment curieuses[6].

     Selon René Milleran, les épistoliers s'intéressent, dans les lettres de relation, aux particularités et aux curiosités qui éveilleront la surprise de leur correspondant tout en promettant de dire l'essentiel car ils sont soit pressés d'achever leur voyage et leur lettre, soit désireux de ne retenir que ce qui est le plus remarquable. Le climat, l'architecture des villes et des églises, les peintures, les mœurs et coutumes des habitants ainsi que les plaisirs de la table constituent les thèmes principaux des lettres d'Italie.

     Lecteur des Voyages en Espagne et en Italie de Jean-Baptiste Labat, de Brosses trouve notamment dans les repas qu'il prend dans les auberges, le sujet de tableaux pittoresques :

On me fit grand-chère à souper en fruits nouveaux, fraises, petits pois et artichauds. Je fais mention de cecy, parce que j'ay apris de notre ami le Père Labat[7], que l'on ne doit jamais omettre ce qui se mange, et que les bons esprits qui lisent une relation s'attachent toujours plus volontiers à cet article qu'à d'autres[8].


[4] Voir le dossier consacré aux lettres d’Italie dans le numéro 41 de la revue Épistolaire, Librairie Honoré Champion, p. 9-111.

[5] RICHARD-PAUCHET Odile, « Lettres d’Italie du président de Brosses, le paradoxe d'une esthétique de la familiarité », dans Épistolaire n° 41, Paris, Honoré Champion, 2015, p. 13-24.

[6] C. DE BROSSES, op. cit., vol. 1, p. 263.

[7] J.-B. Labat publia de nombreuses relations de voyages, notamment les Voyages du Père Labat en Espagne et en Italie, Paris, J.-B et C.-J.-B. Delespine, 8 vol., 1730.

[8] C. DE BROSSES, op. cit., vol. 1, p. 84-85.

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Les femmes constituent également un sujet privilégié car, comme le souligne Guez de Balzac dans Les Plus Belles Lettres françoises, « l'Italie est le pays des Belles[9] ». Le Président de Brosses suggère la filiation de ses lettres avec les Mémoires du comte de Grammont écrits par Hamilton et qui rapportent les aventures du libertin à la cour de Charles II. Ses lettres établissent non seulement un dialogue avec le Nouveau Voyage en Italie de Deseine[10], publié en 1699, ainsi qu'avec les Remarques sur divers endroits d'Italie d'Addisson[11], mais également, et de manière privilégiée, avec Le Nouveau Voyage en Italie de Misson que l'épistolier ne cesse de dénigrer. Le Président de Brosses ne partage pas les goûts de Misson[12] en architecture, en littérature et ne s'inspire pas non plus de son style qu'il juge ennuyeux et austère en raison de descriptions trop longues[13]. Néanmoins, l'épistolier invite à plusieurs reprises ses correspondants à consulter l'ouvrage de Misson pour compléter ses propres descriptions qu'il juge inopportunes dans des lettres et plus adaptées à la forme du journal.

     Dans son avertissement, Misson distinguant également la lettre du journal, explique comment son « journal s'est insensiblement fait en forme de lettres […]. Le style de la lettre est un style concis, un style libre et familier […]. Les descriptions voudraient qu'on dise tout, et qu'on parlât de tout avec exactitude, mais la description d'un pays et ce qu'on peut en dire, sont des choses bien différentes[14] ». De Brosses, lui, préfère s’adonner à une description « virgilienne » de la côte italienne[15], annonçant un lyrisme cher aux romantiques. Parfois, il annonce même qu'il renonce à une description car ce « sont toutes choses qui ne peuvent entrer dans une lettre, tout au plus pourroient-elles tenir dans un journal[16] ». Érudit, de Brosses s'attache à relever les erreurs de Misson, allant jusqu'à recompter, à Vérone, le nombre de degrés de l'amphithéâtre ou corrigeant des citations de deux bas-reliefs qu'il pense erronées. Dans la Lettre XXXII, de Brosses se livre à une lecture croisée de l'ouvrage de Misson et de celui d'Addisson afin de mettre au jour la méprise de Misson qui pense que Caligula a emprunté le pont d'Antonin-le-Pieux pour traverser le golfe de Naples à cheval. De Brosses accuse même Misson d'une vision partiale de l'Italie :

II ne faut pas dire, comme Misson que c'est la rigueur du gouvernement papal qui ruine ce pays-cy, rien n'est plus faux que cette accusation aussi bien que la pluspart des contes ridicules que cet écrivain, estimable d'ailleurs, se plaît à inventer en haine du papisme[17].

     Alors que Misson assure qu'on trouvera toujours un ouvrage nouveau, soit en ajoutant des circonstances et des remarques, soit en donnant des idées qui lui paraissent plus justes, soit en disant plusieurs choses tout autrement, de Brosses entend renouveler la lettre de relation en utilisant l'esthétique de la lettre familière telle que la définit notamment Grimarest dans les Considérations sur le style épistolaire publiées en 1709 :

L'expression dans les lettres doit être vive, naturelle, nette et concise sans qu'il y paroiffe de travail. Car elles sont affreuses lorsqu'elles sont embarrassées de sentences, d'exemples, de raisonnement étudiez, & de tous les lieux communs de la Réthorique… Le style diffus est encore plus insupportable dans une lettre[18].


[9] Voir à ce sujet, A. LEBOIS, « La femme italienne vue par le Président de Brosses » in Sylviane LEONI (dir.) Charles de Brosses et le voyage lettré au XVIIIe siècle, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2004, p. 69-80.

[10] Le libraire français F.-J. Deseine a publié Description de la ville de Rome, en faveur des étrangers, Lyon, J. Thioly, 1690, 4 vol.

[11] ADDISON Joseph, Remarques sur divers endroits d’Italie pour servir de supplément au Voyage de Mr Misson, Paris, N. Pissot, 1722.

[12] HARDER Hermann, Le Président de Brosses et le voyage en Italie au 18e siècle, Genève, Slatkine, 1981 et CARILE Paolo, « Parcours intertextuels : Misson et de Brosses en Italie », in Jean-Claude GARRETA (dir.), Charles de Brosses, 1777-1977, Genève, Slatkine, Biblioteca del viaggio in Italia, Studi 2, 1981, p. 43-54.

[13] Sur l'utilisation de la description dans les Lettres familières, voir CLAUDON Francis, « L’aporie descriptive ou l'insaisissable Italie des Lettres familières du Président de Brosses », in Sylviane LEONI (dir.), op. cit., p. 151-159.

[14] Voyage d’Italie de Monsieur Misson, avec un Mémoire contenant des avis utiles à ceux qui voudront faire le même voyage, Cinquième édition, Tome premier, Utrecht, chez Guillaume van de Water et Jaques van Poolsum, 1722, p. 3.

[15] C. DE BROSSES, op. cit., vol. 1, p. 557.

[16] Ibid., p. 507.

[17] Ibid., vol. 2, p. 1180.

[18] GRIMAREST Jean-Léonor Le Gallois (de), Considérations sur le style épistolaire et le cérémonial dans le commerce de Lettres, Chapitre II, « Du style épistolaire », Nancy, chez Antoine, Imprimeur-Libraire, 1755, p. 17.

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     En définitive, de Brosses trouve en Mme de Sévigné un modèle de conversation épistolaire auquel il s'abandonne malgré les attentes de ses lecteurs à qui il donne une leçon de sociabilité :

Vous êtes donc endiablez, tous tant que vous estes, de vous obstiner ainsy à vouloir que je vous parle en détail de cette Rome, pour vous en dire mille choses communes que vous sçavez déjà, et que personne n'ignore ? […] Vaille que vaille, puisque vous l'exigez, je vais vous envoyer successivement, de postes en postes, une demie douzaine de feuilles, où j'avais griffonné pour moy-même quelques remarques indigestes, auxquelles j'ajouteray en marge, en les relisant, ce qui me viendra dans la teste. Vous n'y trouverez ni ordre ni suite ; ce sera à vous [de] débrouiller ce fatras, si vous en avez envie. N'espérez pas que je m'en donne la peine. […] Si vous sçaviez combien la fainéantise me possède ! Je suis prest, ainsi que Madame de Sévigné à me cacher sous mon lit, quand j'aperçois mon écritoire[19].

     De Brosses trouve une source d'inspiration pour décrire les environs de Naples, dans les procédés stylistiques utilisés par la célèbre épistolière qu'il est aisé de reconnaître dans certains passages[20] :

Mais que vous diray-je du Vésuve, au sommet duquel je me suis fait guide avec une fatigue que je ne recommencerois pas pour mille séquins, puis descendre au fond du gouffre, ce qui n’est point si dangereux qu’on le fait ; de la Solfatara, petit Vésuve de poche, non moins curieux que le grand. De mon voyage à Poussol, à Baies, vray lieu de délices […], de ma promenade aux rives de l’Achéron, aux Champs-Elyseez, à l’Averne, à l’entrée de la Sibille, et par tout le sixième livre de Virgile ; des huîtres du lac Lucrin ; des bains de Néron ; de la superbe piscine d’Agrippa, de la grotte du Chien, etc. ? Ce sont toutes choses qui ne peuvent entrer dans une lettre ; tout au plus pourroient-elles tenir dans un journal, et jamais il n’a mieux mérité de vivre qu’en pareille circonstance[21].

     De Brosses se présente comme un épistolier enjoué, érudit et dilettante qui n'hésite pas à transgresser la pureté de la langue énoncée par les grammairiens pour satisfaire le plaisir de ses lecteurs :

Tout le jour, je suis à chiffonner dans ma chambre ; Quintin en profite pour tirer de moy d'éternelles descriptions qui ne finissent point ; je repasse et je commente mes petites remarques. Cy-devant j'étois prest, comme Madame de Sévigné à me cacher sous mon lit quand j'apercevois mon écritoire. À présent me voilà remis dans le train de griffonner à la hâte, Dieu sait de quel style, et combien je donne de soufflets à Vaugelas[22].

     Selon une pratique très répandue au XVIIIsiècle, les lettres du Président de Brosses circulent de main en main, et font l'objet de lectures collectives auxquelles l'épistolier entend participer à distance, bien qu'il demande de la discrétion. Les lettres du Président rencontrent un franc succès auprès de la gent féminine :

Vraiment, les dames ont bien de la bonté de se battre pour mes lettres ; sur ce pied-là, elles se battront bien mieux à mon retour pour l'original ; mais dites-leur que je suis capable de les mettre toutes d'accord[23].


[19] C. DE BROSSES, op. cit., vol. 2, p. 633.

[20] Nous songeons notamment à la lettre datée du 29 novembre 1679 dans laquelle Madame de Sévigné évoque le mariage de Madame de Louvois.

[21] Ibid., vol. 1, p. 506-507.

[22] Ibid., vol. 2, p. 940.

[23] Ibid., vol. 1, p. 474.

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Mais lors de son séjour à Venise, le Président se fait l'écho de l'accueil réservé à ses lettres à Dijon :

Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi. Seigneur… On prétendoit tout communément, dans Venise, que vous vous étiez avisé d'égayer votre veine de force mauvais propos contre cette mienne fidelle relation cy-présente, ouvrage trez respectable, et que, non content de vous être émancipé à lâcher certains traits de satyre […] et d'avoir épuisé votre petite ironie sur des écrits où je défie qu'on puisse rien trouver à reprendre […], vous aviez encor épuisé vos langues de serpent contre…, chose que je ne pourais, ne voudrois ni ne devrois tolérer[24].

     Cette rumeur met d’autant plus à l'épreuve la relation épistolaire avec Blancey que de Brosses n'a pas reçu régulièrement de lettres. Il compte sur ses amis fidèles pour veiller à ce que ses connaissances lui écrivent souvent et avec force détails. La relation épistolaire se dessine en creux dans la correspondance monodique puisque nous ne disposons pas des réponses des destinataires des lettres.

     Dans l'édition scientifique des Lettres familières publiée en 1991, Letizia Norci Cagiano a retracé l'histoire des différents manuscrits du texte qui a fait l'objet de 15 années d'écriture et de réécriture, au retour du voyageur, de 1740 à 1755[25].

     Elle a identifié trois manuscrits copiés, recopiés, et enrichis qui expliquent que nous ne disposions pas des réponses des correspondants[26]. Le manuscrit A se compose de neuf lettres envoyées à Blancey et à Neuilly, que Quintin, procureur général au Parlement de Bourgogne, a remises à de Brosses qui les a recopiées à la fin du mois de mai 1740 en les enrichissant. Pendant un an, de la fin 1744 à la fin 1745, l'auteur a rédigé le manuscrit B dans lequel il a inséré le voyage de Rome à Naples, le mémoire sur Naples ainsi que les vers de Virgile pour décrire le voyage entre Rome et Naples. De 1745 à 1755, de Brosses a ajouté notamment trois lettres sur le retour en France, deux lettres sur les spectacles et la musique, et une lettre sur Rome. Il a fait copier le recueil qui constitue, selon Letizia Norci Cagiano, le manuscrit C.

     Ces différents manuscrits expliquent l'histoire complexe de l'édition du texte publié sous différents titres[27] qui font ainsi apparaître le lien entre la lettre de relation et le mémoire, entre la littérature et la réalité, enfin entre le discours, le récit et la description

 

Les lettres à Blancey et à Fryot de Neuilly

     Afin d'étudier dans les Lettres familières, la construction de la relation épistolaire au sens de lien contracté entre des personnes, notre attention se portera plus particulièrement sur l'échange avec deux correspondants, Blancey, Secrétaire en chef des États de Bourgogne, et Fryot de Neuilly, Conseiller au Parlement de Dijon. Cet échange présente à deux reprises les caractéristiques d'une construction en diptyque car la suite de la lettre XIV envoyée à Blancey est destinée à Neuilly, tandis que la suite de la lettre XX envoyée à Neuilly est destinée à Blancey.

     Le début et la fin des lettres, l'évocation de leur écriture, de leur envoi et de leur réception constituent des interstices où se dit paradoxalement la littérarité d'un texte en train de se construire.


[24] Ibid., vol. 1, p. 261.

[25] Voir introduction in C. DE BROSSES, op. cit., p. 22-42.

[26]  Ibid., p.46-57.

[27] CAGIANO Letizia, « Les éditions des Lettres familières : analyse et perspectives », in Sylviane LEONI (dir.), Charles de Brosses et le voyage lettré au XVIIIe siècle, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2004, p. 15-34.

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     De Brosses énonce, au seuil du texte, dans la première lettre envoyée à Blancey, le pacte épistolaire qu'il entend contracter avec son correspondant ; ce pacte se place sous le signe de la lettre de relation dont le Président utilise les codes dans ce qu'il appelle sa « préface » :

Me voicy arrivé à ma première station en pays étranger, mon cher Blancey, et selon la règle de nos conventions, il est temps que je fasse avec vous le Tavernier. Vous sçavez que c'est à charge de revanche ; et ce que vous m'avez promis pour m'en récompenser c'est de faire avec moi le Coeur-de-Roy. À ce prix vous ne me devez rien, car un Cœur-de-Roy en fait de bons contes, vaut bien un Tavernier en fait de voyage. Au reste, il est bon de vous avertir, par forme de préface, que mon babil seroit sans égal si vous n'étiez pas au monde. Routes, situations, villes, églises, tableaux, petites avantures, détails inutiles, gîtes, repas, faits nullement intéressans, vous aurez tout. C'est en vain que vous vous plaindrez, vos reproches ne seront pas capables de refermer mon caquet ; car je penseray toujours que vous n'en parlez que par jalousie

Or, écoutez l'histoire entière
De votre ami le Bourguignon,
Qui tout le long de la rivière,
Avec Loppin, son compagnon.
Pour s'avancer sur la frontière
Est allé jusqu'en Avignon
[28].

     Jean-Baptiste Tavernier est l'auteur de célèbres Voyages en Turquie, en Perse et en Inde ainsi que d'un Recueil de Plusieurs relations (1679). De Brosses utilise dans l'incipit du texte des vers inspirés par le Voyage de Chapelle et Bachaumont (1661), dont le caractère parodique incite à considérer les Lettres familières sous l'angle de la supercherie et du jeu littéraire.

     Dans la fin de la deuxième lettre envoyée à Blancey, de Brosses évoque les Quatre fracardins d'Antoine Hamilton qui sont un pastiche des Mille et Une Nuits ; il suggère ainsi une filiation entre l'écriture du conte, du mémoire et de la lettre de relation, invitant le lecteur à une lecture parodique de son texte.

     Détournant le protocole épistolaire, de Brosses ne prend pas de nouvelles de ses deux correspondants dans le début des lettres, mais commence le plus souvent par un incipit in medias res, suggérant la reprise d'un journal momentanément interrompu entre deux envois. Mais dans la fin des lettres, dont la longueur est de plusieurs pages, de Brosses s'inquiète de la patience de son correspondant rebuté par de longues descriptions :

Vous figurez-vous que je vous écrirai souvent des épîtres de cette longueur ? Ma foi, je crois que je m'en suis donné une bonne fois pour toutes. Ne vous dégoûtez pas cependant[29].

     De Brosses demande l'indulgence de ses amis car il écrit, reprenant un topos du discours épistolaire, au fil de la plume :

Il faut bien, mes chers amis, que vous me pardonniez le peu d'ordre et de choix que je mets dans tout ce que je vous écris ; je n'ay d'autre papier que ce présent journal, sur lequel je griffonne à la hâte le farrago de tout ce qui me revient dans la teste, sans me soucier comment, puis, quand une feuille est assez pleine, je l'envoye à l'un d'entre vous ; à bon compte, je vous conseille fort de sauter à pieds joints sur tout ce qui vous ennuyera[30].

     De Brosses évoque régulièrement les conditions de l'écriture, moments volés dans la journée bien remplie d'un voyageur curieux et avide de découvertes. La matérialité de la correspondance s'incarne dans l'évocation de l'envoi et de la réception du texte.

     À Rome, de Brosses demande à Blancey de lui écrire à son adresse, poste restante :

J'irai retirer vos lettres au bureau. C'est la voie la plus sûre pour ne pas les perdre. Il faudra en user de même pour toutes les villes où je vous marquerai de m'écrire. On n'affranchit point les lettres pour l'Italie[31].


[28] C. DE BROSSES, op. cit., vol. 1, p. 83-84.

[29] Ibid., p. 123-124.

[30] Ibid., p. 199.

[31] Ibid., p. 124.

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     De Brosses ajoute néanmoins, dans une autre lettre, qu'il faut affranchir les lettres jusqu'à la ville frontière Pont-de-Bonvoisin et rassure Blancey : la poste de France dispose d'un bureau et d'un directeur à Rome.

     Mais les changements de projets du voyageur ne facilitent pas l'acheminement du courrier dont l'ordre de réception ne correspond pas toujours à l'ordre d'envoi. À Venise, de Brosses reçoit une lettre de Londres, renvoyée à Rome, puis à Paris ; « elle vient d'arriver tout essoufflée d'une si longue traite[32] ». La lettre peut également être acheminée par un messager avec qui de Brosses partage la joie d'évoquer leur ami commun. Afin d'effectuer son périple, le voyageur peut soit utiliser la poste et louer une voiture dont les chevaux sont changés à chaque relais, soit utiliser la cambiatura, moins chère, qui nécessite de changer également de voiture. De Brosses déplore la malhonnêteté des maîtres de postes, la mauvaise répartition des relais et le coût élevé du service.

     La fréquence des départs impose le rythme de l'écriture que l'épistolier doit interrompre pour continuer son voyage. De Brosses est un épistolier généreux et prolixe qui écrit à Neuilly bien que celui-ci le fasse bien que celui-ci ne soit pas un correspondant très régulier.

     La recherche du détail participe du discours de la vérité à l'œuvre dans les lettres alors que l'épistolier se défend paradoxalement d'en abuser. La prétérition est un procédé de style que de Brosses affectionne particulièrement ; elle met au jour le travail de l'écrivain qui ne cesse de commenter son activité dans un jeu de miroirs mystificateur. En définitive, de Brosses souligne le caractère subjectif de toute description :

Les églises de Saint-Pierre, de Saint-Dominique sont assez belles et assez bien ornées, pour Crémone s'entend, car toutes ces sortes de choses sont de relation. C'est une observation générale qu'il faut faire sur toutes mes narrations. Je cite telle chose dans un endroit, que je n'aurois garde de raporter dans un autre, et tel édifice se fait distinguer à Crémone qui ne seroit pas regardé à Gènes[33].

     L'épistolier revendique la liberté de passer sous silence ce qui ne l'intéresse pas, suivant ainsi la versatilité de son humeur.

Pour revenir où j'en étois, Capoue est une ville passablement grande, bâtie tant bien que mal, où je ne remarquay rien de curieux et quand j'y aurois remarqué quelque chose, je n'en sonnerois mot, car je suis indisposé contre elle[34].

     À Rome, ville foisonnante, de Brosses avoue même être découragé devant l'ampleur de la tâche. L'épistolier établit le principe d'une écriture sérielle qui définit, au fil des lettres, un horizon d'attente chez ses lecteurs qu'il ne veut pas décevoir :

Je crois que j'ay fait partout un chapitre particulier de la coëffure des femmes. Icy, elles se couvrent la teste de trois ou quatre milliers d'épingles à grosses testes d'étain ; cela ressemble à un citron piqué de clous de girofle[35].

Il établit même avec Neuilly un contrat de lecture qui dévoile ses procédés d'écriture :

En voilà beaucoup, sans doute, sur l'article des églises, et assez peut-être pour vous ennuyer ; mais, une fois pour toutes, il faut faire une réflexion générale sur ce que j'écris ; sçavoir, que je n'abrège jamais davantage que dans les endroits où je suis le plus long. En effet, la pluspart du temps, vous pouvez remarquer que je passe rapidement comme sur la braize ; et, dans le vray, je suprime toujours beaucoup[36].

     Le texte porte les marques de ce travail d'écriture et de réécriture puisque de Brosses évoque la deuxième édition d'une lettre destinée à Neuilly, « revue et augmentée considérablement » :

Je vais seulement vous illustrer ma lettre précédente d’un beau commentaire infiniment plus long que le texte. C’est ainsy qu’en use tout honnête scholiaste et vous n’êtes point en droit de vous inscrire contre un usage reçu[37].


[32] Ibid., p. 331.

[33] Ibid., p. 220.

[34] Ibid., p. 503.

[35] Ibid., p. 247.

[36] Ibid., p. 188.

[37] Ibid., p. 509.

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     L’enchâssement des discours crée une polyphonie énonciative complexe entre un auteur qui glose son texte et son lecteur, imaginaire ou réel. La relation épistolaire se construit alors selon l’image que de Brosses se donne de lui-même et selon celle qu’il projette sur ses correspondants. Un dialogue entre Neuilly et Blancey s’établit à la marge du texte, avec l’envoi croisé de deux lettres (lettres XIV et lettre XX) et de leur suite (lettre XV et lettre XXI) sur Venise et sur Bologne. La lettre XIV écrite à Blancey, le 14 août, s’ouvre sur la réassurance d’une relation de confiance malgré la rumeur qui atteint Venise : Blancey aurait ironisé sur le style et la matière des lettres du Président. Après avoir rappelé combien il est difficile de rédiger une relation de voyage, de Brosses raconte le périple qui l’a mené de Padoue à Venise. Tout en promettant une description plus juste que celles qu’ont pu faire ses prédécesseurs, de Brosses renonce avec Blancey à entrer dans le même détail que pour les autres villes car « ce seroit une chose à ne jamais finir[38] ». Il refuse de répéter ce qu’ont dit Misson et Amelot dans son Histoire du gouvernement de Venise. En revanche, de Brosses épuise « l’article du sexe féminin[39] » qu’il traite sur plus de trois pages. Dans la suite de la lettre, avec Neuilly, le ton est plus sérieux. De Brosses s’intéresse à l’aristocratie vénitienne et au fonctionnement des institutions.

     Un second diptyque épistolaire est constitué en septembre 1739 par le mémoire que de Brosses adresse à Neuilly et dont la suite est envoyée dans la lettre XXI à Blancey. De Brosses réserve à un autre correspondant, Quintin, les détails sur les peintures de l’école de Lombardie (Lettre XXII), s’intéressant avec Neuilly aux édifices publics, aux églises et aux couvents. Il annonce une « manière assez sèche » avec l’envoi du catalogue de l’Institut ou Académie des Sciences, qu’il égaie en évoquant la rencontre avec la Signora Bassi, professeur de philosophie. Dans la suite de la lettre envoyée à Blancey, de Brosses en reprenant une expression proverbiale, s’adresse conjointement à ses deux amis, établissant ainsi une relation intemporelle qui l’inscrit simultanément dans le présent de l’écriture et dans le panthéon littéraire :

N’estes-vous pas bien las, mes chers amis, des longues descriptions que je vous faisois l’autre jour ? N’aurai-je rien de plus amusant pour vous et pour moy, rien de plus vivant à vous dire ? […] il y a longtemps que vous avez dû vous apercevoir que j’étois du régiment de Champagne, qui se soucie peu de l’ordre et que je faisois comme l’ami Plutarque qui raporte quelquefois de la mort des gens, avant d’avoir parlé de leur naissance[40].

Pour conclure, l’étude des Lettres familières du Président de Brosses met au jour les multiples aspects de la relation épistolaire. Dans les actes du colloque La Lettre. Approches sémiotiques, A. J. Greimas voyait dans la lettre « un objet sémiotique composite sur lequel peuvent s’exercer toutes sortes de multi-, inter-, et transdisciplinarités […]. Divers points de vue cherchent désespérément quelque point de fuite commun[41] ». La relation constitue précisément ce point de fuite dans lequel se reflète la littérarité de la lettre. La parodie des modèles à laquelle se livre le Président de Brosses nous invite à une lecture plurielle de la lettre de relation dont l’ensemble des potentialités se projette afin de mettre en perspective une représentation de soi et de l’autre en trompe-l’œil ; le kaléidoscope épistolaire réfléchit alors le portrait d’un homme des Lumières, érudit, épicurien et libertin. À la croisée de la description et du discours, de la lettre et du journal, les Lettres familières racontent l’écriture et la réécriture d’un texte sous le regard de l’autre et pour la postérité.


[38] Ibid., p. 269.

[39] Ibid., p. 273.

[40] Letizia Corci précise qu’il s’agit d’une expression proverbiale qui signifie « se moquer de l’ordre établi », in C. DE BROSSES, op. cit., vol. 1, p. 367.

[41] GREIMAS Algirdas Julien, La Lettre : approches sémiotiques, Actes du VIe colloque interdisciplinaire en collaboration avec l’Association de Sémiotique, Suisse, Éditions Universitaires de Fribourg, 1988, p. 5.

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Pour citer cet article

Marianne Charrier-Vozel, « La lettre de relation : des secrétaires aux Lettres familières écrites d'Italie du Président de Brosses », Cahiers du CELEC, n° 14, Relations épistolaires, sous la direction de Anne Martineau et Vito Avarello, 2020, https://voixcontemporaines.msh-lse.fr/node/168.