Lettres anglaises, lettres françaises : richesse et complexité des relations épistolaires dans « Les Amours d’une belle Anglaise » (1695)

 

Lettres anglaises, lettres françaises : 
richesse et complexité des relations épistolaires
dans 
Les Amours d’une belle Anglaise (1695)

 

Caroline Biron (Agrégée de Lettres modernes, Doctorante)
— AMO (EA 4276), Université de Nantes

 

Pour vous faire voir donc que je ne songe dans ma solitude à rien tant qu’à vous obliger, j’ai résolu d’employer la meilleure partie de mon temps à vous accorder une chose que vous m’avez si souvent demandée, qui est de vous faire une relation exacte et bien circonstanciée de tout ce qui m’est arrivé de particulier (Les Amours d’une belle Anglaise).

     Nombreux sont les événements « particulier[s] » survenus dans l’existence d’Olinde, et c’est avec malice qu’elle les narre au fil des Amours d’une belle Anglaise, œuvre anonyme, publiée pour la première fois à Cologne en 1695[1]. En neuf lettres, la jeune épistolière fait le récit de sa vie : les sept premières missives sont adressées à son ami Cléandre, qu’elle entend distraire par la relation de ses multiples galanteries, alors que les deux dernières ont pour destinataire son amant Cloridon, auquel elle finit par confesser son amour.

     À notre connaissance, rares sont les critiques à s’être intéressés à cette œuvre parue au crépuscule du XVIIsiècle. En 1990, Yves Giraud et Anne-Marie Clin ont publié un article[2], dans lequel ils présentent cet ouvrage méconnu et en proposent une brève analyse[3]. Le titre complet de l’édition princeps – Les Amours d’une belle Anglaise ou La Vie et les aventures de la jeune Olinde, écrites par elle-même en forme de lettres à un Chevalier de ses amis – fait apparaître les deux pôles de la communication : l’émettrice, Olinde, et le récepteur principal, Cléandre. Tous deux sont mis en relation par le biais des lettres : celles qui codent le langage, bien entendu, mais aussi – et c’est ce qui nous intéressera dans cette étude – celles que s’échangent les personnages. Autour de la « relation exacte et bien circonstanciée » promise par Olinde s’élaborent donc d’autres types de relations, fondées sur l’épistolarité : relation entre la belle Anglaise et son chevalier, mais également entre les personnages et le lecteur-voyeur, autre destinataire des lettres. Ces liens sont pluriels et complexes, non seulement du fait de la facture hybride de l’ouvrage (contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre, l’histoire d’Olinde n’occupe pas la totalité du livre), mais aussi en raison des questions que soulève la destinée éditoriale de l’œuvre.

     Dans un premier temps, les lettres établissent un lien entre l’épistolière, Olinde, et ses deux destinataires, Cléandre et Cloridon. Cette relation s’ébauche suivant des modalités particulières dont témoignent les épîtres, elles-mêmes objets d’un discours qu’elles rendent possible. Les rapports d’Olinde et Cléandre se parent ensuite d’autres nuances dans leur confrontation avec ceux qu’entretiennent Olinda et Cleander, protagonistes de The Adventures of a Young Lady, œuvre parue à Londres en 1693 et dont Les Amours seraient une traduction. La relation épistolaire se voit alors bouleversée et interrogée à plus d’un titre pour le lecteur d’hier et d’aujourd’hui, confronté à cette œuvre hétéroclite à la croisée de deux horizons culturels, sociaux et linguistiques.


[1] Les numéros de pages renvoient à cette édition, qui nous sert de référence (notre étude s’appuie sur l’exemplaire conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris sous la cote 8-BL-21436). Anne-Marie CLIN-LALANDE et Yves GIRAUD (Nouvelle Bibliographie du roman épistolaire. Des origines à 1842, Fribourg, Éditions Universitaires de Fribourg, Suisse, 1995) signalent une réédition en 1696, une en 1697, une autre encore en 1739, et deux en 1741. Nous avons modernisé l’orthographe et la ponctuation d’origine pour toutes les citations extraites d’œuvres anciennes.

[2] « Un singulier roman par lettres : Les Amours d’une belle Anglaise », in Langue, Littérature du XVIIe et du XVIIIe siècle. Mélanges offerts à M. le Professeur Frédéric Deloffre, LATHUILLÈRE Roger (dir.), Paris, Sedes, 1990, p. 265-280.

[3] La bibliographie d’Otto KLAPP (à partir des années 1950) ne mentionne aucune autre étude consacrée à cette œuvre (KLAPP O. et KLAPP-LEHRMANN Astrid, Klapp-Online: Bibliographie der französischen Literaturwissenschaft [en ligne], Vittorio KLOSTERMANN (disponible sur : http://klapponline.de/).

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Loin des yeux, près du cœur : lettres d’amis, lettres d’amants

     « Les lettres empêchent la ruine des amitiés », déclare Paul Jacob[4]. Pour Olinde et Cléandre, fort « [é]loignés » (p. 219), l’échange épistolaire est en effet le seul moyen de maintenir et d’exprimer « l’affection si tendre et si charmante » (p. 219-220) qui les unit, le seul moyen de rendre présent l’absent. De prime abord, le régime monodique de l’histoire, exclusivement constituée des lettres d’Olinde, paraît menacer la figure du destinataire, mais ce dernier, par ailleurs à l’origine du roman[5], se manifeste sous différentes formes au sein de l’œuvre. Mentionné comme il se doit à l’ouverture et à la clôture du discours épistolaire, Cléandre apparaît à plusieurs reprises dans le récit d’Olinde, qui attire son attention (« Remarquez ici, mon cher Cléandre » [p. 40]), s’excuse (« Pardon, Monsieur » [p. 68]), ou imagine ses pensées et ses réactions (« Je sens bien que vous me prierez de profiter de l’avis que vous m’avez déjà donné » [ibid.]). Fréquemment mise en œuvre, la fonction de communication introduit du dialogisme et révèle la familiarité des correspondants. En effet, Les Amours ne peuvent être considérés comme un « pur soliloque sans réponse[6] », pour reprendre les mots de Jean Rousset au sujet des Lettres portugaises. Si le lecteur n’a pas accès aux missives de Cléandre, ces dernières existent à travers les références qu’y fait Olinde. La jeune femme évoque ainsi les « réflexions » de son destinataire sur ses lettres, qu’elle « ne li[t] jamais qu’[elle] ne [se] félicite d’avoir quelque part dans [son] amitié » (p. 62). Il arrive cependant que le cri d’Olinde « retombe dans le vide[7] », et l’épistolière ne manque alors pas de gourmander son destinataire : « Vous me rendrez presque jalouse d’Ambrisie, si vous ne m’écrivez bientôt ; car voici la quatrième fois que je vous écris sans que vous m’ayez répondu » (p. 172), ou encore : « Écrivez-moi promptement, car j’ai de l’impatience de savoir les raisons qui vous en ont empêché » (p. 185).

     Ces prières sont symptomatiques d’un manque que la relation épistolaire, aussi nourrie et intime soit-elle, ne parvient pas à combler. Être « un peu plus présent[8] », pour paraphraser la religieuse portugaise, ne saurait se substituer à la présence physique de l’être cher :

L’espérance que j’ai de vous voir me fait un extrême plaisir, car quoique je trouve beaucoup de satisfaction dans le commerce de lettres que j’ai avec vous, cependant cette satisfaction n’est ni aussi entière ni aussi parfaite qu’elle le serait si j’étais avec vous. Éloignés comme nous sommes, je ne puis pas si bien vous dire mes pensées ni apprendre les vôtres. Une question faite tout à coup, ou quelquefois une œillade, m’en apprendrait plus que vous n’en savez vous-même[9].        

     La relation épistolaire est en effet tributaire de contraintes matérielles qui ne permettent pas la spontanéité d’une conversation de vive voix. La belle Anglaise manifeste ainsi à plusieurs reprises une grande conscience de l’acte scriptural mis en œuvre : correspondre est une activité de longue haleine, qui demande non seulement du papier, mais aussi du temps (« Si nous étions à portée, je vous ferais tout voir, mais la copie me désole » [p. 47]). Autre temps pris en compte, celui de la lecture : il s’agit de ne pas ennuyer Cléandre (« Je crois qu’il est temps de finir cette lettre, et de vous laisser un peu respirer » [p. 169]). La segmentation du discours épistolaire, motivée par le souci du destinataire, se voit redoublée par le mode d’acheminement physique de la correspondance : l’histoire d’Olinde se déroule au fil de « l’ordinaire » (p. 131), de ce courrier « qui part à certains jours précis[10] ».


[4] Le Parfait Secrétaire [...], Paris, DE SOMMAVILLE Antoine, 1646, p. 4.

[5] Voir citation en exergue. Avec Y. GIRAUD et A.-M. CLIN-LALANDE, nous parlerons de « roman par lettres ». Néanmoins, le caractère hybride de l’ouvrage ainsi que la légende de la gravure ouvrant l’exemplaire de la Bibliothèque de l’Arsenal (« La Belle Anglaise. Nouvelle galante ») peuvent inviter à interroger le statut générique des Amours – ce qui ne sera cependant pas l’objet de cet article.

[6] Forme et signification. Essai sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, Paris, José Corti, 1989, p. 77.

[7] Ibid.

[8] « [I]l me semble que je vous parle, quand je vous écris, et que vous m’êtes un peu plus présent », GUILLERAGUES Gabriel de, Lettres portugaises, éd. DELOFFRE F., Paris, Gallimard, coll. Folio Classique, 2009, p. 96.

[9] Les Amours..., éd. cit., p. 218-219.

[10] Le Dictionnaire de l’Académie française dédié au roi, Paris, COIGNARD Vve J.-B., et COIGNARD, J.-B., 1694, entrée « Ordinaire ».

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     Comme dans bon nombre de fictions narratives du XVIIe siècle, la lettre en tant qu’objet matériel est exploitée à des fins romanesques[11]. Transmise par la poste ou par une « voie secrète » (p. 139), laissée sans surveillance ou jalousement gardée, elle est en effet susceptible d’être perdue, volée, échangée ou recopiée, ce qui met en péril les liens qu’elle est censée établir. Parmi les multiples péripéties épistolaires rocambolesques, retenons le vol d’une lettre d’Olinde à Licydon[12] par une servante malintentionnée ; la colère que cette épître provoque chez Béronte[13], qui confond les adresses en envoyant ses deux missives de reproches ; et enfin le rétablissement de la vérité par la lecture que la belle Anglaise fait de la réponse de Licydon. Loin d’être anodin, ce quiproquo aurait pu avoir de funestes conséquences et coûter son honneur à Olinde, et leur vie aux deux hommes. Les Amours sont ainsi le théâtre d’un véritable ballet de lettres, évoquées, parfois reproduites par la belle Anglaise, qui a entretenu de fait plus d’une correspondance dans sa vie mouvementée.

     Les huitième et neuvième lettres de l’œuvre représentent ainsi un décrochage par rapport à la situation de communication initiale. Adressées non plus à Cléandre mais à Cloridon, elles sont livrées au public afin de « satisfaire la curiosité de ceux qui voudront savoir comme elle [Olinde] écrit à son amant, puisqu’elle traite son ami avec tant de tendresse[14] ». Invitation à contempler un lien épistolaire fondé sur d’autres sentiments, ces deux lettres « "directes" », pour Yves Giraud et Anne-Marie Clin-Lalande, « ne brisent pas l’unité de la narration[15] », l’héroïne-épistolière agissant comme un principe unificateur. Anne Kelley n’est pas de cet avis pour les lettres d’Olinda à Cloridon dans The Adventures of a Young Lady[16], œuvre sur laquelle nous allons à présent concentrer notre attention.

 

Lettres d’outre-Manche ?

     C’est en 1693 que paraît à Londres, chez Samuel Briscoe, le premier volume d’un recueil de lettres intitulé Letters of Love and Gallantry and Several Other Subjects. All Written by Ladies. Les neuf missives d’une certaine Olinda y sont insérées sous le titre The Adventures of a Young Lady. Written by herself in several letters, to a gentleman in the country – titre fort proche du frontispice de l’ouvrage imprimé en français à Cologne[17]. Quelques années plus tard, lorsque l’histoire reparaît en 1718[18], elle est associée au nom de Catharine Cockburn Trotter, femme de lettres britannique, auteur de romans, de poésies, de pièces de théâtre mais aussi d’essais philosophiques[19]. Introduite par deux adresses au lecteur – le libraire puis Cleander – l’histoire se compose de neuf lettres, sept destinées à Cleander, deux à Cloridon. Ces dernières, on l’a vu, produisent une rupture tonale pour Anne Kelley, qui suggère d’y voir un ajout ultérieur, probablement de Briscoe, afin de mieux rattacher l’œuvre au style émotif du roman épistolaire[20].


[11] Marie-Gabrielle LALLEMAND l’a très bien montré pour l’œuvre de Mademoiselle de Scudéry (La Lettre dans le récit. Étude de l’œuvre de Mlle de Scudéry, Biblio 17, n° 120, 2000).

[12] Licydon est un gentilhomme avec qui l’héroïne échange des missives pour apprendre l’art des lettres d’amour (lettre I).     

[13] Béronte est un bon parti – du moins aux yeux de la mère de l’héroïne – pour qui Olinde n’éprouve néanmoins aucune inclination. Il s’imagine un temps rival de Licydon (lettre I).

[14] Adresse de Cléandre aux lecteurs.

[15] Loc. cit., p. 268.

[16] Catharine Trotter’s The Adventures of a Young Lady and Other Works, Aldershot, Ashgate Publishing, 2006, “Introduction”, p. IX.

[17] Les Amours d’une belle Anglaise, écrites par elle-même à un gentilhomme de la campagne (Les Amours..., op. cit.,  p. 1).

[18] Elle s’intitule alors Olinda’s Adventures: Or the Amours of a Young Lady, et est insérée dans Familiar Letters of Love, Gallantry and Several Occasions, by the Wits of the Last and Present Age, Londres, Samuel Briscoe, 1718.

[19] Si cette attribution peut être discutée – l’ouvrage n’apparaît pas dans The Works of Mrs Catharine Cockburn, Theological, Moral, Dramatic, and Poetical, publié en 1751 par le biographe Thomas BIRCH – elle est avancée par la plupart des critiques, notamment Anne KELLEY (Catharine Trotter’s The Adventures of a Young Lady..., op. cit., p. IX) et Robert Adams DAY (TROTTER Catharine, Olinda’s Adventures: Or the Amours of a Young Lady, The Augustan Reprint Society, n° 138, 1969, “Introduction”, p. II). Auteur méconnu, Catharine Trotter (1679-1749) est aujourd’hui principalement étudiée dans le cadre des gender studies.

[20] Voir supra, note 17.

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     Bien qu’elle ne soit pas visible dans les ouvrages bibliographiques consultés[21], la filiation des The Adventures of a Young Lady et des Amours a déjà été suggérée – sinon affirmée – par plusieurs critiques. En 1969, pour introduire la réédition du texte anglais de 1718, Robert Adams Day présente ainsi Les Amours comme une traduction plutôt fidèle d’Olinda’s Adventures[22]. Dans les années 1990, Y. Giraud et A.-M. Clin-Lalande recourent quant à eux au conditionnel pour évoquer cette version anglaise qui « constituerait l’originale de l’œuvre[23] ». Outre la correspondance des personnages et de la forme de l’histoire, une étude linéaire comparée révèle la proximité des deux textes, pour une large part superposables d’une langue à l’autre[24]. Les dates de publication – 1693 pour The Adventures et 1695 pour Les Amours – accordent l’antériorité à l’œuvre anglaise. Certaines singularités suggèrent également un double parcours éditorial de l’histoire d’Olinde. À l’issue de la lettre X de l’œuvre[25], les lecteurs sont par exemple invités à consulter un ouvrage intitulé Lettres et poèmes d’amour et de galanterie pour comprendre les lettres suivantes[26]. Pas plus qu’Y. Giraud et A.-M. Clin-Lalande, nous n’avons trouvé trace de ce texte[27]. En revanche, Letters and Poems Amorous and Gallant, mentionné dans The Adventures[28], est le titre d’une œuvre de William Walsh, publiée chez Jacob Tonson en 1692. Les missives XI et XII des Amours et de The Adventures renvoient bien à cet ouvrage qui, à notre connaissance, n’existe pas en français.

     Les lettres de la belle Anglaise sont donc véritablement des lettres anglaises, parues à Londres et traduites dans notre langue deux ans plus tard. Jointes à ces informations, les quelques différences entre les deux textes, signalées par les critiques, sont susceptibles d’infléchir la réception des Amours par un lecteur averti, et conséquemment les diverses relations épistolaires qui s’élaborent dans et à travers l’œuvre. Parler de traduction stricte est en effet négliger la réalité du texte, qui se présente davantage comme une réappropriation – parfois maladroite[29] – de The Adventures. Si le contexte des Amours demeure anglais (il est ici question de Greenwich [p. 36], là de Tumbridge [p. 194], ou encore d’une « coutume d’Angleterre » [p. 6]), le lecteur français rencontre à plusieurs reprises des références familières dans les pièces que livre Olinde à la fin de ses lettres – pièces absentes de la version anglaise, comme nous l’avons déjà noté. Ainsi, dans la lettre II, la belle Anglaise reproche à Cléandre de la vouloir « copiste de messieurs de Fontenelle, Perrault, Despréaux, de Madame Deshoulières, et des autres » (p. 46-47) ; et effectivement, elle reproduit non seulement « Les Souhaits ridicules » de Charles Perrault (lettre II), mais aussi les « Réflexions morales » de Madame Deshoulières (lettre III), ou encore des stances, qu’elle attribue ici à un personnage, mais qui ont en réalité paru dans Le Mercure Galant (lettre IV)[30]. Alors que celle d’Olinda demeure muette sur le sujet, la plume d’Olinde compare les qualités littéraires des nations, et juge qu’en cette matière la France l’emporte sur l’Angleterre :

Il faut avouer que bien que la nation française ait plusieurs mauvaises qualités, il n’y a pas de gens au monde qui réussissent mieux que les Français dans les productions de l’esprit. [...] Nos Anglais ont de l’esprit et de la vivacité, mais on les accuse d’être un peu trop méditabonds[31], et quelquefois, ils pensent si creux qu’ils ont de la peine à s’entendre eux-mêmes[32].


[21] Ni la bibliographie de CLIN-LALANDE et GIRAUD, ni celle de Maurice LEVER (La Fiction narrative en prose au XVIIe siècle. Répertoire bibliographique du genre romanesque en France (1600-1700), Paris, CNRS, 1976), ni même la notice du catalogue de la BnF ne fournissent de nom d’auteur ou de traducteur.

[22] The translation of Olinda is a faithful one, though the text is at times expanded by the insertion of poems into Olinda's letters, with brief interpolated passages which rather awkwardly account for their presence; « La traduction d’Olinda est une traduction fidèle, bien que le texte soit à l’occasion augmenté par l’insertion de poèmes au cœur des lettres d’Olinda, avec de brefs passages interpolés dont la présence s’explique assez difficilement », in TROTTER Catharine, Olinda’s Adventures…, éd. cit., Introduction de DAY R. A., p. II ; nous traduisons.

[23] « Un singulier roman par lettres… », loc. cit., p. 280. À la fin de leur étude, ces chercheurs expriment leur désir de rééditer Les Amours et de proposer une comparaison des versions anglaise et française. Nos recherches dans la bibliographie d’Otto Klapp (cf. supra, note 3) quant à ces travaux ont été infructueuses.

[24] Réaliser une étude comparative des deux textes n’est pas le but de cet article, mais pourra faire l’objet d’un travail ultérieur.

[25] Contrairement à The Adventures…, la numérotation des lettres des Amours… s’étend aux lettres de dames qui suivent celles d’Olinde.

[26] Ce renvoi est supprimé dans l’édition de 1697, privant de sens les intitulés des lettres suivantes, puisque ceux-ci se rapportent à l’œuvre en question.

[27] Nous ne rejoignons cependant pas l’analyse de ces chercheurs, qui envisagent ce livre comme le second volume annoncé par le libraire dans la préface des Amours (GIRAUD Y., et CLIN-LALANDE A.-M., « Un singulier roman par lettres… », loc. cit., p. 266). Le second volume des Letters of Love and Gallantry… a bel et bien existé et été publié à Londres sous ce titre en 1694. 

[28] Cet ouvrage est évoqué dans la dixième lettre de The Adventures… L’histoire d’Olinda prenant fin à la lettre IX, la missive en question n’est pas numérotée.

[29] Les choix du traducteur sont parfois surprenants. Ainsi, dans la lettre VI des Amoursil n’essaie pas de proposer une version française du poème de Cloridon présent dans The Adventures, Olinde se contente de paraphraser en prose les huit strophes (« Il se plaint en substance [...] » [p. 175]), puisqu’après tout, « [l]es vers sont si outrés qu’ils ne méritent pas qu[’elle lui [Cléandre]] en fasse part » (p. 175).

[30] Ces stances sont présentées comme l’œuvre d’un vieillard éconduit, ainsi que son fils, par une jeune demoiselle. Elles ont paru sous le titre « Le Père rival de son fils. Stances » dans Le Mercure Galant (Tome II [mai-juillet 1672], Paris, Claude Barbin, 1673, p. 23-26).

[31] Ce terme, qui n’apparaît ni dans le dictionnaire de FURETIÈRE (1690), ni dans celui de l’Académie française (1694), désigne une personne à « l’esprit sombre et taciturne » (Dictionnaire universel..., Paris, Cie des Libraires, 1771, t. V, entrée « Méditabond, onde »).

[32] Les Amours..., op. cit., p. 59-60.

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     Il n’est pas rare qu’Olinde s’inquiète de la situation géopolitique de la France, et en particulier des dépenses de la guerre, susceptibles de rejaillir sur les pensions des « beaux esprits de Paris », et « [a]près cela, le moyen de faire des vers » (p. 132)… L’un des ajouts opérés dans Les Amours est particulièrement susceptible d’influer sur la perception que le lecteur a de l’épistolière. À la fin de la lettre III, Olinde reproduit en effet un ensemble de vers « qui ont fait beaucoup de bruit » et sont adressés « [a]u Roi de France » (p. 98). Les quatre premiers donnent le ton :

À vaincre tant de fois les forces s’affaiblissent ;
Tu triomphes, Louis, mais tes peuples gémissent :
La France avec douleur admire tes hauts faits,
Et ta grandeur, grand Prince, accable tes sujets
[33].

     Ces vers[34], qu’Olinde ne s’attribue pas mais qu’elle juge « beaux » (p. 98) et divertissants, inscrivent le personnage dans une dimension plus subversive que son double d’outre-Manche. L’audace de la belle Anglaise se voit cependant muselée dans l’édition de 1697, dans laquelle ses réflexions politiques, et en particulier ce passage hostile à Louis XIV, sont supprimées[35]. Ainsi, d’une langue à l’autre, les relations épistolaires – non seulement celles qui unissent les personnages, mais aussi celles qui lient le lecteur à ces derniers – varient et parfois évoluent au fil des éditions : Olinde n’est pas Olinda ; de même Cléandre, à travers la parole d’Olinde, est bien plus solliciteur que Cleander. La construction du destinataire ne dépend cependant pas uniquement de l’épistolière : Cléandre/Cleander s’exprime en effet directement au seuil des neuf lettres d’Olinde et fixe, avec le libraire, les premières modalités de la relation épistolaire, à l’échelle des personnages, mais aussi à celle du lecteur-voyeur.


[33] Ibid., p. 98. Ces vers rappellent une tirade de la France dans la scène 1 du Prologue de La Toison d’or de Pierre CORNEILLE (1661) : « À vaincre tant de fois mes forces s’affaiblissent :/L’État est florissant, mais les peuples gémissent ;/Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits,/Et la gloire du trône accable les sujets » (v. 25-28).

[34] Ils seront repris dans une œuvre de 1722 intitulée : Apollon en belle humeur, ou Œuvres poétiques très rares et très curieuses, tirées du sieur Le Roux et d’autres illustres auteurs. Par monsieur Torio Innamorato ou Oratio Romantino, Paris, chez Amand l’adopté, rue des amans, à la vérité royale, 1722. Notons le caractère farfelu de l’adresse de ce recueil de pièces grinçantes, dans lequel paraît l’« Apostrophe d’une belle Anglaise appelée Olinde au Roi de France Louis XIV » (ibid., p. 168).

[35] Anonyme, Les Amours d’une belle Anglaise..., Cologne, 1697. Un exemplaire de cette édition se trouve à la Bibliothèque de l’Arsenal sous la cote 8-BL-18171. L’édition de 1695 aurait en réalité été imprimée en Hollande, et celle de 1697 pourrait être une contrefaçon rouennaise « destinée au marché intérieur » (CLIN-LALANDE A.-M., GIRAUD Y., « Un singulier roman par lettres… », loc. cit., p. 267), d’où l’expurgation des passages audacieux, également notable dans l’édition de 1741, conservée à la Bibliothèque de l’Arsenal sous la cote 8-BL-21437 (La Vie et les aventures de la jeune Olinde…, Londres, La Compagnie, 1741). 

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Au(x) seuil(s) de la relation

     Les Amours comme The Adventures ne s’ouvrent pas directement sur les lettres de la belle Anglaise, mais sur deux avant-textes, deux « seuils » – pour reprendre la terminologie genettienne – depuis lesquels deux voix s’adressent au lecteur : le libraire, puis Cléandre/Cleander[36]. Contrairement à Samuel Briscoe, qui signe son avertissement dans The Adventures, le libraire des Amours est anonyme. Les propos tenus sont cependant sensiblement identiques : il est question d’un second volume, qui sera composé de nombreuses lettres de dames, reçues à la suite de la publication de l’histoire d’Olinde/Olinda. Néanmoins, Samuel Briscoe confie aux épistolières intéressées l’adresse à laquelle elles peuvent envoyer leur correspondance (Russel-Street, Covent Garden, over against Will’s Coffee-House[37]), ce qui n’apparaît pas dans la traduction. Quant à l’intervention de Cléandre/Cleander, elle complète – voire redouble[38] – celle du libraire : le personnage se fait éditeur des lettres qu’il livre « telles qu[’il] les [a] reçues, excepté les noms qu[’il a] changés » (as they were sent [him] without any alteration but the names). Comme bien souvent dans les textes liminaires de ce type de romans[39], il se prétend honnête et objectif vis-à-vis de son public : il ne chercherait pas à « briguer à l’avance [leur] approbation[40] », leur ferait part de tout ce qu’il sait et a reçu « afin qu[’ils] en sach[ent] autant que [lui][41] », et donne pour authentiques les textes qu’il offre à leur lecture : il jouit d’un contact direct avec l’héroïne (« j’ai prié cette belle de me donner copie des deux premières [lettres] qui m’avaient été adressées » ; the two which immediately follow Olinda’s to me, I prevail’d with her to give me the copies of[42]), héroïne qui a écrit ses lettres « sans beaucoup de méditation » (extempore) et « sans aucun dessein de les rendre publiques » (without any design of publishing). Ces déclarations, sensiblement variables d’une langue à l’autre, invitent le lecteur à considérer les lettres d’Olinde comme le produit d’un échange véridique offert à sa curiosité. D’autres éléments parent Les Amours de teintes « réalistes » : le statut a priori non fictionnel du libraire, particulièrement dans la version anglaise où il se voit nommé et associé à une adresse géographique, peut rejaillir sur Cléandre/Cleander, dont les propos rejoignent en outre ceux du débiteur d’ouvrages[43]. Le pôle récepteur – le(s) lecteur(s) – est a priori le même, et les deux instances se voient très étroitement rapprochées dans la lettre X, « [é]crite à Cléandre dans le même temps qu’il reçut les suivantes » (p. 238) (To Cleander, sent with the following letters [p. 142]) : la missive est adressée au personnage par des dames qui « [ont] appris par hasard qu[’il] all[ait] faire imprimer les aventures d’Olinde » (p. 238) (hav[e] heard by a great accident, that [he is] going to print some letters from a young lady to [him] [p. 142]) et lui ont envoyé des lettres « pour achever le volume » (p. 239) (to fill up the volume [p. 142])[44]. Affirmant qu’« aucune d’entre [elles] » n’est capable de « deviner qui est Olinde » (p. 240) (none of [them] can guess who Olinda is [p. 144]), ces dames renforcent l’impression d’authenticité déjà inhérente à l’avertissement de Cléandre. Le lecteur est invité à considérer ces lettres et leur auteur comme réels, ce qui est de première importance pour la nature du lien l’unissant à l’épistolière. Si derrière le pseudonyme de l’être de papier se cache un être de chair, la lettre se teinte des séduisants accents du témoignage, de l’histoire vécue dont il s’agit de chercher le protagoniste. Certains critiques ont naturellement établi des parallèles entre Olinda et Catharine Trotter, avec plus ou moins de réserve[45]. Il ne s’agit pas ici de soutenir ou d’infirmer cette hypothèse, mais il convient de noter son importance dans le cadre d’une étude de la relation unissant le lecteur et l’épistolière. En effet, leur statut, fictionnel ou non, est susceptible de bouleverser la perception que nous avons du personnage et de ses lettres : dans le cas le plus fameux, celui des Lettres portugaises, notre vision de Mariane et de ses épîtres n’évolue-t-elle pas si nous envisageons leur construction par un homme, Gabriel de Guilleragues[46] ?


[36] Ces adresses ne sont pas paginées dans les deux versions. Tout comme la lettre IX, elles sont absentes de l’édition de 1718 reproduite par DAY. Pareils retranchements bouleversent naturellement les relations qui s’établissent dans l’œuvre, qu’il s’agisse du lien entre Olinda et Cloridon, amputé d’une lettre, ou de celui qui unit Cleander au lecteur. Dans la version française, on observe aussi une disparition des deux adresses dans l’édition de 1741 (La Vie et les aventures..., op. cit.).

[37] « Russel-Street, Covent Garden, à côté du Café de Will » (nous traduisons). Toutes les citations en anglais et leur pagination associée renvoient à l’édition de The Adventures… de 1693 susmentionnée.

[38] Le personnage émet par exemple la même constatation que le libraire sur la mode épistolaire de l’époque : « les lettres sont fort du temps » (Avertissement du libraire au lecteur), « les lettres en général sont fort en vogue » (Cléandre au lecteur). La formule est identique dans les deux liminaires de The Adventures…, Letters are so much in vogue.

[39] Jean ROUSSET parle d’« exigence anti-romanesque », de « l’obligation de présenter non pas une fiction, mais des documents, des témoignages du réel » dans le roman épistolaire du XVIIIe siècle. Cette « fiction du non-fictif » marque déjà l’appareil préfaciel des romans par lettres du XVIIe siècle (op. cit., p. 75). 

[40] Il s’agit là d’un ajout par rapport à la version anglaise, qui propose un texte légèrement différent (cf. The Adventures..., op. cit., Cleander to the Reader, np).

[41] [...] that [they] might know as much about them as [he] do[es] (The Adventures..., op. cit., Cleander to the Reader).

[42] La traduction correcte de ce passage nous semble plutôt être : « j’ai convaincu Olinda de me donner copie des deux lettres qui suivent immédiatement celles qu’elle m’a adressées ».

[43] Voir supra, note 39.

[44] Pour GIRAUD Y. et CLIN-LALANDE A.-M., le libraire et Cléandre « ne font qu’un » (« Un singulier roman par lettres… », loc. cit., p. 266).

[45] DAY se montre prudent : If we are willing to admit that Olinda is Mrs. Trotter’s work, its virtues may be explained in part by seeing it as romanticized autobiography ; « Si nous voulons bien admettre qu’Olinda est l’œuvre de Mrs Trotter, ses qualités pourraient en partie s’expliquer si on la considère comme une autobiographie romancée ». In Trotter Catharine, Olinda’s Adventures..., op. cit., Introduction, p. IV ; nous traduisons). Il relève ensuite des points de convergence entre la vie du personnage et la biographie de Catharine Trotter. D’autres critiques sont plus catégoriques : Olinda, the Wits were given to understand, was none other than Miss Trotter ; « Olinda, comme étaient amenés à le comprendre les beaux esprits, n’était autre que Miss Trotter ». In Women and Poetry, 1660-1750, PRESCOTT Sarah et SHUTTLETON David E. (dir.), Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2003, p. 166 (nous traduisons).

[46] Cette paternité, aujourd’hui communément admise, a été avancée pour la première fois par F. C. GREEN en 1926, puis confirmée par Leo SPITZER (1954), Frédéric DELOFFRE et Jacques ROUGEOT (années 1960). Pour davantage de précisions, voir Marc ESCOLA, « L’auteur comme fiction : Guilleragues » in Fabula. La Recherche en littérature, 2007 (disponible en ligne).

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     Enfin, en dépit du titre et du sujet des avant-textes, les lettres d’Olinde/Olinda ne sont pas les seules comprises dans cette œuvre. Ce n’est pas seulement avec une, mais avec une multiplicité de dames que le lecteur se lie, parfois le temps d’une missive. L’ensemble des lettres et billets galants qui suit l’histoire de la belle Anglaise forme un assortiment hybride, aussi bien dans la version anglaise que dans la version française[47]. Le lecteur peut être tenté de chercher un écho aux mots et aux aventures de l’épistolière dans le déploiement de cette profusion de voix, qu’Yves Giraud et Anne-Marie Clin-Lalande qualifient pour leur part de « fatras si résolument inorganique qu’on imagine mal un auteur composant pareil ramassis[48] ». Du point de vue de la relation épistolaire néanmoins, le lecteur a toujours la belle Anglaise à l’esprit lorsqu’il plonge dans ce « fatras » et établit de nouveaux liens avec d’autres dames, même si ces derniers sont plus brefs et moins intimes.

     Les relations épistolaires qui se tissent dans Les Amours sont donc multiples et multiformes. Tendues entre plusieurs pôles émetteurs et récepteurs, elles sont cousues de sentiments divers et brodées aux couleurs de deux nations. Elles peuvent être interrogées non seulement à l’échelle de l’histoire, à travers l’amitié et l’amour qui unissent les personnages, mais aussi à l’échelle de l’œuvre, par le rapport que ces lettres entretiennent avec le contexte de leur élaboration, rapport qui influence finalement le lien que le lecteur partage avec l’épistolière par le biais de ses lettres. Car Outre-Manche existe la sœur aînée d’Olinde, Olinda. Cette dernière offre au lecteur un caractère et une relation expurgés de la plupart des traits plus français de sa cadette. Les gages d’authenticité donnés au seuil des deux versions tendent à dépouiller les jeunes femmes de leur aura fictionnelle et attisent ainsi la curiosité du public, tenté de chercher les clés de ces lettres où les noms ne seraient que masques. D’une nation à l’autre, voire d’une édition à l’autre, les relations épistolaires varient, et la parenté appuyée des deux textes n’éclipse pas leurs fertiles divergences. Le lecteur averti qui, tel un Janus, tourne son regard à la fois vers la rive nord et la rive sud de la Manche, noue peut-être la plus complexe et la plus riche des relations épistolaires, forte de toutes les autres, à la fois anglaises et françaises.


[47] Outre les deux liminaires et les neuf lettres d’Olinda, l’édition de The Adventures… de 1693 se compose de trente-quatre pièces, sans compter l’Advertisement et le Catalogue of Books sur lesquels se clôt l’ouvrage. La pièce finale (To a Youth of Fourteen by a Young Lady) et les deux derniers liminaires susmentionnés n’apparaissent pas en français, où sont proposés trente-trois lettres, billets, avis ou portraits.

[48] « Un singulier roman par lettres… », loc. cit., p. 266.

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Pour citer cet article

Caroline Biron, « Lettres anglaises, lettres françaises : richesse et complexité des relations épistolaires dans Les Amours d’une belle Anglaise (1695) », Cahiers du CELEC, n° 14, Relations épistolaires, sous la direction de Anne Martineau et Vito Avarello, 2020, https://voixcontemporaines.msh-lse.fr/node/167.