Badinage mondain et littéraire de la relation épistolaire entre la marquise de Lambert, la duchesse du Maine et La Motte

 

Badinage mondain et littéraire de la relation épistolaire
entre la marquise de Lambert, la duchesse du Maine et La Motte

 

Nadège Landon (Agrégée de Lettres modernes, Docteure en Langue et Littérature française)
— IHRIM UMR 5317, Université Jean Monnet Saint-Étienne

 

     La prolifération de manuels épistolaires et de recueils de lettres, au XVIIe et au XVIIIe siècles, témoigne de l’engouement du public aristocratique et mondain de l’Ancien Régime pour la correspondance en tant que loisir et art de la sociabilité. Aristocrates et gens du monde se plaisaient à échanger régulièrement des lettres et se tissaient alors de véritables relations épistolaires. Publiée à deux reprises dans des recueils de lettres en 1754 et 1805[1], la correspondance entre Louise-Bénédicte de Bourbon (1676-1753), la célèbre duchesse du Maine, gardienne de la Cour de Sceaux, Houdar de La Motte (1672-1731), poète réputé et académicien reconnu, et Anne-Thérèse de Lambert (1647-1733), célèbre salonnière de l’Hôtel de Nevers, en est un bon exemple. Les deux femmes entretenaient déjà des relations étroites ; la duchesse du Maine, princesse du sang, était un appui politique solide pour la marquise de Lambert et cette dernière fut un soutien chaleureux pour la duchesse pendant son exil consécutif à la conspiration de Cellamare. En outre, la Cour de Sceaux et le célèbre Salon de Lambert étaient tous deux fréquentés par des mondains et des gens de lettres qui se retrouvaient dans ces deux cercles. Pourtant, tout oppose ces deux espaces : la Cour de Sceaux est réputée pour sa légèreté, le badinage et les loisirs aristocratiques prônés par la duchesse du Maine, alors que le Salon de Madame de Lambert, et notamment son célèbre Mardi, est un lieu de débats littéraires et de discussions, estimé pour son sérieux. Néanmoins, la correspondance entre ces trois personnes, établie à partir de l’été 1726 pour plusieurs mois[2] se présente bien comme un badinage mondain, organisé autour du plaire et du loisir, purement apolitique, et est considérée comme un art de la sociabilité, qui redouble, voire remplace la conversation. Au-delà du badinage apparent et léger souvent décrié – notamment par Paul Dupont : « Ce badinage nous paraît suranné et puéril. Les plus sensés parmi les contemporains ne pensaient pas autrement[3] » – les lettres révèlent un esprit d’émulation, cachant des rivalités mondaines et littéraires entre les deux cercles, à la fois proches et opposés. Nous tâcherons donc d’étudier comment, malgré un badinage affiché, a lieu une recomposition constante des relations dans l’espace de la correspondance. Elle se présente d’abord comme un simple commerce du monde et un loisir mondain. Cependant, elle se révèle être surtout un jeu politique servant à la duchesse de candidature pour faire partie du Mardi. Finalement, une rivalité littéraire s’exprime implicitement dans les lettres échangées.


[1] LA MOTTE Antoine Houdar de, Lettres de Monsieur de La Motte, suivies d’un recueil de vers du mesme auteur, pour servir de supplément à ses Œuvres, Paris, 1754, l’abbé Le Blanc, p. 2-73 ; et Lettres de Madame la Duchesse du Maine et de Madame la Marquise de Simiane, Paris, L. Collin, 1805, p. 4-103.

[2] Les critiques proposent plusieurs durées à cette correspondance : certains pensent qu’elle n’a duré que quelques mois, se terminant à la fin de l’année 1726, d’autres estiment qu’elle s’est poursuivie trois ans.

[3] Un poète philosophe au commencement du Dix-Huitième siècle, Houdar de La Motte (1672-1731), Paris, Slatkine reprints, 1971 [1898], p. 98.

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La correspondance, commerce du monde et loisir mondain

     La relation épistolaire qui s’engage entre la duchesse du Maine, La Motte et la marquise de Lambert s’insère dans une logique mondaine, de loisir et d’échanges. Elle relève donc de codes épistolaires et d’habitudes mondaines qui sont autant respectés que revendiqués, comme pour créer une correspondance idéale du point de vue de la sociabilité.

     La correspondance débute avec la relation entre la duchesse du Maine et le Mardi de Madame de Lambert dans son ensemble, c’est-à-dire l’assemblée choisie de gens de lettres qui se réunissent le mardi à l’Hôtel de Nevers, autour de la marquise. La première lettre qui ouvre cette liaison est celle de la duchesse qui reproche, sur le ton de l’humour, à Mademoiselle de Launay, qui fut d’abord sa femme de chambre avant de devenir sa lectrice, sa secrétaire puis sa confidente, d’avoir montré sa précédente lettre au Mardi, auquel elle assiste : « Comment, ma chère Launay, on fait lecture de mes lettres en plein Mardi[4] ! », tout en engageant une sorte d’échange avec ce Mardi. Celui-ci décide alors de répondre à la duchesse, et La Motte, sous prétexte qu’il a été le plus loué par cette dernière, est désigné comme secrétaire du Mardi : « Je ne sais, Madame, par quel caprice ce Mardi qui a sous ses ordres le Secrétaire perpétuel de l’Académie, m’a chargé moi de vous remercier de la haute idée que vous aviez de nous » (p. 7). La Motte parle donc au nom du Mardi et il rappelle à la duchesse qui se plaint de la lecture publique de ses lettres les conditions de cet échange et l’habitude établie de lire ses lettres à un cercle restreint : « On vous a dit, Madame, que je montrais vos Lettres à tout le monde. À tout le monde ! vous ne m’en soupçonnez pas. À un petit nombre de gens choisis, je vous avoue qu’il en est quelque chose ; et vous conviendrez, je crois, vous-même, que je n’ai pas pu faire autrement » (p. 47-48). Par ailleurs, les liens intimes entre les deux femmes entraînent des visites de Lambert chez son amie, qui redoublent la correspondance et la compliquent à la fois. Dès la quatrième lettre, la duchesse invite ainsi Madame de Lambert à venir séjourner à Sceaux, cela provoque une rupture dans la relation avec le Mardi, comme le précise La Motte, dans la sixième lettre : « Vous n’avez écrit qu’au Mardi, Madame, & comme vous nous retenez notre présidente à Sceaux il n’y avait point de Mardi pour répondre à votre Altesse Sérénissime » (p. 11-12). Il écrit alors, en son nom. Le jeu s’en trouve modifié et Lambert devient parfois la secrétaire de la duchesse. Se tisse alors, pour quelques lettres, un commerce à trois qui vient redoubler celui qui avait commencé entre la duchesse et le Mardi. Les mouvements et les départs de Lambert entretiennent donc cette relation car son absence est un sujet d’écriture et l’espace de la lettre devient un moyen pour combler un vide à Sceaux et pour recréer, si ce n’est remplacer, la conversation habituelle : « Il s’est fait une terrible métamorphose en moi depuis votre absence, Madame, je ne raisonne plus ; je n’écris plus ; je crois même que je ne pense plus » (p. 29). Cette lettre louant Lambert et son esprit, et lui demandant de revenir pour le plaisir de la duchesse renseigne également sur les liens qui unissaient les deux milieux. La duchesse se plaint aussi que le départ de la marquise de Lambert a entraîné celui de monsieur de Saint-Aulaire, habitué de Sceaux et de l’Hôtel de Nevers. À l’inverse, La Motte se réjouit du retour de Lambert et des séances du mardi, qui leur permettent de badiner et d’échanger : « on n’y a parlé que de vous » (p. 35), dit-il à la duchesse. Ainsi la correspondance se présente-t-elle comme un badinage mondain, créant un plaisir et un loisir, à distance et à plusieurs, qui supplée à la conversation.

     Le plaisir échangé repose de ce fait sur de nouveaux critères qui fondent la sociabilité au XVIIIsiècle et qui insistent sur l’égalité mondaine. En effet, selon Antoine Lilti[5], la sociabilité au XVIIIe siècle se définit selon des critères nouveaux qui prônent une civilité égalitaire où la conversation permettrait la constitution d’un collectif harmonieux dans l’effacement des rangs et des personnalités. Dans cette perspective, si la correspondance redouble, voire remplace la conversation, le badinage autour de la duchesse, de son rang de princesse et du statut de bergère qu’elle se donne cherche bien à inaugurer une nouvelle harmonie qui crée une égalité mondaine. Dans la troisième lettre, La Motte procède ainsi à un jeu d’inclusion et d’exclusion simultanées : il interdit à la princesse d’être du Mardi mais autorise ses œuvres à rentrer dans le cercle des initiés. Il refuse la préséance de la princesse mais crée dans le même temps une connivence par l’esprit et une égalité littéraire : « Il ne vous eût servi de rien d’être Princesse, si vos Lettres n’avaient été charmantes » (p. 7). La duchesse du Maine va plus loin dans ce jeu : si la princesse n’est pas la bienvenue dans le cercle des Lambertins, elle peut se faire bergère, c’est-à-dire qu’elle reprend le rang et les surnoms qu’elle se donne à la Cour de Sceaux pour s’inventer un nouveau statut. La princesse témoigne donc d’une très bonne pratique et d’une aisance dans cette nouvelle recomposition de l’espace mondain et elle sait se composer des rôles, des statuts pour le loisir mondain. Ainsi maîtrise-t-elle bien l’art de la conversation qui est un art de se mettre en valeur tout en supprimant toutes les autres préséances.


[4] LA MOTTE Antoine Houdar de, Lettres de Monsieur de La Motte, op. cit., p. 2.

[5] Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005.

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     Ce badinage épistolaire est également investi des codes sociaux des milieux mondains. Les différents locuteurs ne cessent de se faire des éloges, pratique mondaine dont le but est de faire plaisir et d’instaurer un climat de respect et d’entente avec l’autre. Les louanges les plus communes et les plus attendues reposent sur les qualités d’écriture et de style : « La langue ne se perfectionne que quand vous la parlez, ou quand on parle de vous » (p. 6), dit Lambert à la duchesse du Maine. La pratique de l’éloge sur le style d’écriture soutient l’idée que la correspondance relève pour eux de la littérature mondaine qui, au-delà d’un pur loisir pour oisifs, constitue une monnaie d’échange pour légitimer sa présence au sein d’un groupe ; autrement dit, les louanges rappellent à celui qui écrit qu’on partage les mêmes valeurs mondaines, sociales et littéraires et que la correspondance mérite d’être lue et suivie. En ce sens, La Motte, dans la sixième lettre, fait une galerie de portraits, qui, avec humour, loue les habitués du salon de la marquise et se termine par un éloge de lui-même. De la sorte, il célèbre, d’une part, le milieu élitiste dans lequel il évolue et, d’autre part, il brille par son esprit et son style, qui lui vaut en retour d’appartenir à ce milieu. Lambert n’est par ailleurs pas avare de louanges. Dans la deuxième lettre, en même temps, elle fait l’éloge des habitués de son salon comme beaux esprits, et celui de la duchesse, qu’elle place sur un piédestal car Fontenelle est « à [ses] genoux », La Motte « jette des poignées de fleurs sur [son] autel », l’abbé Mongault « se prosterne devant [elle] », l’abbé de Bragelonne est « reçu dans le concert de ceux qui célèbrent [ses] louanges », Mairan « vient renouveler les hommages qu’il a déjà eu l’honneur de [lui] rendre » et elle conclut : « vous voyez bien, Madame, que tous les grands hommes mettent leur gloire à vous honorer » (p. 5-6). Ces louanges ne sont pas anodines car, en célébrant les habitués de son salon, Lambert se pose en gardienne des beaux esprits. Mais elles fonctionnent également comme un remerciement de la duchesse du Maine pour son rôle politique et le soutien qu’elle apporte au milieu des Lambertins dans les Académies : « il était bien juste que l’Académie qui vous doit tant, vînt à rendre à V. A. S. des remerciements en forme » (p. 6). En effet, tous les noms loués sont ceux de Modernes, et tous sont des Académiciens reconnus ou en voie de l’être. Ces échanges rappellent donc les liens et l’interdépendance entre ces deux cercles privés et les institutions. En outre, le badinage se transforme, au fil de la correspondance, en une galanterie assumée. Catherine Cessac la qualifie de « galanterie d’un autre temps[6] », du fait de l’âge des personnes (environ cinquante ans pour la duchesse et La Motte – qui, de surcroît, est aveugle – et près de quatre-vingts pour Lambert). Cependant, la galanterie se revendique comme un véritable jeu, une galanterie idéale, un modèle de bel esprit. La galanterie est en effet, selon les défenseurs de la sociabilité mondaine, une pratique-clef des rapports sociaux liés à la politesse et à la présence des femmes. Elle confirme l’idée que la correspondance est un art de plaire, qui se joue aussi bien de la séduction que des règles de la sociabilité mondaine. Un certain nombre de lettres s’orientent ainsi vers une galanterie et un badinage autour du nom de la duchesse, qui constitue un portrait en raccourci[7]. Ce badinage reconnu autour de la demande répétée de La Motte de voir la signature de ce nom à la fin des lettres de la duchesse est également une manière de reconnaître la préséance politique de cette dernière, en dépit des airs de « bergère » qu’elle veut se donner. Le badinage dévoile donc avec légèreté les relations politiques qui ne peuvent s’effacer entièrement dans les relations mondaines.

     Cette correspondance crée donc un badinage assumé qui permet de construire une sociabilité idéale, autour de la mondanité et des deux cercles que sont le Salon de Lambert et la Cour de Sceaux. Néanmoins, cette légèreté affirmée se refonde autour d’un enjeu littéraire, qui dévoile une ambition à la fois mondaine, littéraire et politique de la part de la duchesse du Maine.

 

La correspondance comme jeu d’esprit. Une candidature au Mardi

     La correspondance que provoque la duchesse du Maine s’engage dans la voie du badinage, non pas dans une dimension purement gratuite mais bien pour faire montre de son esprit, de ses qualités langagières et stylistiques. Elle cherche en effet à s’ouvrir les portes du mardi de la marquise de Lambert et les lettres qu’elle envoie au Mardi puis à La Motte fonctionnent comme une candidature à cette assemblée.


[6] La Duchesse du Maine (1676-1753) : entre rêve politique et réalité poétique, Paris, Classiques Garnier numérique, 2016, p.263.

[7] C. CESSAC lit la correspondance comme une recherche d’intimité, au-delà de la sociabilité, qui se focalise autour du nom de la personne et de la séduction qui en découle : « La correspondance de Louise-Bénédicte de Bourbon, Duchesse du Maine, et d’Antoine Houdar de La Motte (1726) : la séduction du nom », in Femmes, rhétorique et éloquence sous l’Ancien Régime, LA CHARITÉ Claude et ROY Roxanne (dir.), Saint-Étienne, PUSE, 2012.

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     Le mardi est le jour de réception pour les gens de lettres et d’esprit : il est réputé plus élitiste que le mercredi, jour de réception pour les mondains, qui accueille plus volontiers tout type de personnes. Seuls les initiés sont reçus au Mardi, et la marquise ne fait jamais exception à cette règle : celle ou celui qui est reçu le mardi doit, auparavant, avoir fait ses preuves en termes d’esprit. La duchesse du Maine part alors à la conquête de ce Mardi : « Mardi respectable ! Mardi imposant ! Mardi plus redoutable pour moi que tous les autres jours de la semaine ! » (p. 10). Ainsi débute, avec emphase et hyperbole, la lettre dans laquelle elle avoue sa candidature. « Mais il manque encore quelque chose à ma gloire, c’est d’être reçue à votre auguste sénat » (ibid.), après s’être placée dans une posture de modestie et de soumission en faisant l’éloge du Mardi, qui a accepté d’engager une relation épistolaire avec elle : « Je reçois avec une extrême reconnaissance la Lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire. Vous changez ma crainte en amour, & je vous trouve plus aimable que les Mardis gras les plus charmants » (p. 10). La lettre devient une monnaie d’échange : la duchesse cherche à faire preuve d’esprit dans le but de se faire remarquer par l’assemblée du Mardi. La relation épistolaire devient un faire-valoir littéraire et spirituel. Sa première lettre adressée à Mademoiselle Delaunay dévoile ainsi toute son ambition et sa stratégie, sous l’apparence de jeu. La honte et le ressentiment, dans un style antiphrastique, accentuent l’enthousiasme de la duchesse pour ce commerce qui s’engage. Elle fait donc de mademoiselle Delaunay son ambassadrice auprès du Mardi pour promouvoir ses œuvres et son esprit :

Comme vous êtes la dépositaire de tous mes mauvais ouvrages, je croirais vous ravir vos droits, si je manquais à vous envoyer deux malheureux Rondeaux qui sont sortis de ma stérile cervelle. Si on les lit à l’assemblée du Mardi, me voilà déshonorée en vers comme en prose. […] Je mets ma réputation entre vos mains ; soignez-la mieux à l’avenir que vous n’avez fait par le passé. (p. 3).

     La duchesse présentant son ambition d’intégrer ce célèbre Mardi, elle doit donc satisfaire l’intérêt et le jugement de La Motte, qui, s’il est présenté comme le simple secrétaire du Mardi, n’en est pas moins le juge et le maître, réputé pour être l’arbitre du bel esprit. Cet échange épistolaire peut dès lors se lire à la fois comme une initiation au bel esprit, en vogue au Mardi, et comme une épreuve d’admission, engageant des discussions autour de la manière d’écrire, de composer des vers, de juger du style par rapport au goût. Dès la première lettre, par exemple, la duchesse s’empare de la question du style en faisant l’éloge de La Motte : « si j’écrivais comme lui je ne lui aurais pas tant d’obligation de vanter mon style » (p. 2). Si la première lettre de La Motte adressée à la princesse, à laquelle il refuse la préséance et donc la présence au Mardi, mais dont il accepte d’intégrer les œuvres, joue sur les codes mondains nouveaux, elle amorce dans le même temps une sorte de plan d’étude :

Vous n’en serez pourtant pas, Madame, & je vous en plains ; voilà ce que c’est que d’être Princesse. Mais consolez-vous, vos Lettres, vos Rondeaux, vos amusements en seront. Nous les traiterons toujours comme de dignes associés, nous les admirerons souvent par justice & par goût, & quelquefois, pour peu qu’ils donnent prise, nous les critiquerons pour maintenir la liberté (p. 7 et 8).

Sur le ton léger du badinage, La Motte annonce à la duchesse qu’elle ne peut pas encore prétendre à être du Mardi mais que le Salon jouera son rôle de lecteur et de critique des œuvres, selon l’idée d’une égalité entre gens de lettres qui constituent une communauté d’esprit. Mais le travail de critique qu’il entreprendra se fera selon la vérité, avec lucidité et sans flatterie. La duchesse accepte donc, dans la première lettre qu’elle adresse personnellement à La Motte, la posture de modestie et de soumission que le Mardi lui impose tout en faisant l’éloge de ses Maîtres : « J’ai grand besoin de ce secours pour apprendre à écrire & à parler ; mais il n’est nullement nécessaire pour connaître et chérir le mérite de ceux qui composent vos merveilleuses assemblées » (p. 10-11). Le badinage et la galanterie deviennent des prétextes pour le plaisir d’écrire, pour juger du style de la duchesse et rappeler les règles du salon.

     La correspondance s’enrichit peu à peu de jeux et de défis entre La Motte et la duchesse du Maine. Le premier chantage qui s’énonce oppose l’écriture d’une lettre contre la signature du nom : Louise-Bénédicte de Bourbon. Lorsque madame de Lambert est à Sceaux, auprès de la duchesse, cette dernière, sous prétexte que le portrait que la marquise a tracé d’elle auprès de son Mardi est hyperbolique et avantageux, ne veut plus écrire par peur de se montrer sous un jour plus vrai mais moins favorable et engage Lambert dans un rôle de secrétaire pour assumer la relation. Cette lettre, pleine d’esprit et d’humour, répond bien à l’exigence de La Motte qui se doit de juger l’esprit de sa correspondante, tout en refusant, pour l’avenir, de s’asservir à ce jugement, en réorientant le commerce épistolaire. La Motte conçoit donc un chantage à la signature : lui-même n’écrira des lettres à la duchesse que si, en échange, il en reçoit une signée de sa propre main : « Je vous demande une grâce, Madame, si vous daignez m’honorer d’un mot de réponse, ne vous en remettez point à Madame de Lambert. Il me faut une Louise-Bénédicte de Bourbon » (p. 23). Il crée ainsi une interaction à deux, en excluant d’une certaine manière la marquise, et amorce un badinage poursuivi sur plusieurs lettres dans lequel il conduit les sujets. Ce badinage évoluera très vite vers une galanterie idéale qui amuse La Motte, lequel le considère comme un simple sujet d’écriture, mais qui indispose la duchesse qui avoue : « Je me suis engagée bien témérairement dans un commerce de Lettres avec vous ; il va plus loin que je ne pensais ; & voilà comme on s’embarque insensiblement sans en prévoir les suites » (p. 37-38). Elle supplie donc Lambert de devenir l’arbitre de cette relation, qui continue de soutenir La Motte. De ce fait, lorsqu’elle se sent enfermée dans la relation galante, elle rappelle : « Il me suffit pour n’avoir rien à me reprocher, de vous avertir que je ne ressemble point à la personne dont il s’agit ; & qu’ainsi elle peut penser de vos Lettres tout ce que Madame de Lambert vous a dit, sans que vous en puissiez tirer la conséquence que je pense de même » (p. 43). Elle insiste sur la différence entre son identité réelle et celle qu’on lui prête, pour montrer qu’elle refuse de s’engager dans une liaison trop intime. Or, cette galanterie assumée est censée être une posture idéale, faite pour badiner et se divertir. Par conséquent, si cette dernière accepte de se mettre d’abord en position d’infériorité pour entrer à l’école de l’Hôtel de Nevers, au moment où elle se sent contrainte dans une situation qu’elle ne maîtrise pas, elle tâche de réorienter la relation en exigeant de la part de La Motte l’écriture de vers. Ce défi prend une dimension différente : ce jeu, au-delà d’une esthétique mondaine commune, correspond davantage aux loisirs de la Cour de Sceaux qu’aux habitudes du Salon. Mais, il peut également être perçu comme une revendication dans laquelle la duchesse essaie d’affirmer une posture d’autorité. En effet, elle inverse les rôles en imposant une manière d’écrire à La Motte et, s’il refuse d’abord, avec le soutien de Madame de Lambert, il se soumet à la volonté de la princesse et la relation se termine davantage dans l’esprit de la Cour de Sceaux que dans la veine du Mardi.

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     Ce badinage littéraire autour d’une candidature révèle tout de même des rivalités entre ces deux cercles mondains. Si la duchesse accepte le refus de préséance due à son rang de princesse et les épreuves pour rentrer au Mardi, elle cherche en même temps à orienter cette relation et à dicter ses propres exigences, comme elle le fait dans sa Cour de Sceaux.

 

La correspondance ou la rivalité littéraire implicite entre deux milieux

     Derrière ce ton léger de badinage, les postures que prennent les locuteurs dévoilent des différences de mentalité entre les deux cercles mondains et suggèrent une rivalité entre eux.

     La Motte devient ainsi la figure emblématique où se concentrent toutes les incompatibilités entre la Cour de Sceaux et l’Hôtel de Nevers : il révèle, dans ses diverses attitudes de scripteur, les oppositions et les divergences des deux espaces mondains. Une lettre de la duchesse rend compte de la circulation simultanée de deux types de lettres : « Je viens de recevoir la réponse à la Lettre que je vous ai écrite en vous envoyant des vers, il m’en revient une à celle qu’on vous porte mardi chez Madame de Lambert » (p. 73). Ces deux circuits de lettres cités correspondent aux deux statuts de La Motte. D’une part, il est le secrétaire du Mardi et ses lettres reflètent des réflexions élaborées en commun avec l’assemblée du Mardi. Dans cette logique, il rappelle à sa destinataire (qui a tendance à l’oublier) qu’il parle au nom du Mardi et rapporte parfois l’opinion de Madame de Lambert, ou de Fontenelle. D’autre part, vers la fin de cet échange, La Motte se détache de son statut de secrétaire du Mardi et entreprend d’écrire en son nom, notamment lorsqu’il accepte le badinage imposé par la duchesse avec l’écriture de vers de société : « Remarquez encore, Madame, que tout ceci est écrit avant que j’aie parlé à Mme de Lambert » (p. 65) ou « Je vous ai envoyé des vers par pur besoin de vous obéir : Mme de Lambert n’y a eu aucune part » (p. 70). La Motte semble donc emprisonné dans deux conceptions mondaines et littéraires, qu’il ne parvient pas à départager. Les deux postures énonciatives qu’il prend permettent de suivre un débat sur les pratiques mondaines et littéraires des deux femmes et de leurs espaces.

     Elles n’ont en effet pas la même opinion sur la correspondance et les mêmes motivations pour écrire. Quand la marquise de Lambert est à Sceaux, elles adressent toutes deux des lettres à La Motte et dévoilent des conceptions divergentes sur l’art épistolaire. La huitième lettre de la duchesse du Maine s’ouvre en effet sur « Je commence par vous dire, Monsieur, que je ne vous écris point » (p. 19), pour disserter ensuite longuement sur le portrait qu’avait fait d’elle Lambert. Sous prétexte qu’elle n’écrira pas par impossibilité à écrire telle qu’on la dépeint, elle développe une lettre pleine d’esprit et d’humour, où, maniant l’antiphrase, elle s’amuse à partager son expérience des beaux esprits. Elle continue de la sorte pour exhiber son esprit lorsqu’elle dit : « au reste, je ne sais pas trop comment appeler ce que je vous envoie ; ce n’est point une lettre, c’est un pot pourri, un monstre qui n’a point de forme déterminée » (p. 39). La duchesse du Maine dévoile ainsi sa conception de la correspondance, et par là, de la conversation : elle écrit, ou parle, avec une grande liberté pour le simple plaisir d’écrire et d’échanger, pour badiner et passer le temps. Au contraire, madame de Lambert témoigne d’un malaise face au badinage qu’on lui impose : « On m’ordonne de vous écrire ; Monsieur, mais mon génie est aussi libertin que moi ; il ne vient pas toutes les fois que je l’appelle » (p. 27-28). Lambert dévoile un manque d’habitude dans le badinage pur, c’est pourquoi elle clôt sa lettre sur son retour à Paris : « Je retourne à mes Mardis, où j’aurai plus de liberté » (p. 28-29). Les deux femmes témoignent de deux conceptions de la correspondance : l’une à bâtons rompus, comme une conversation, alors que l’autre s’engage dans une relation plus construite et travaillée. Cette difficulté d’écrire avec légèreté et de manière spontanée est aussi celle de La Motte qui avoue à la duchesse :

Vous m’écrivez en vous jouant ; vous m’en dites tant & si peu qu’il vous plaît ; […]. Pour moi, Madame, c’est tout le contraire : je ne vous dis pas le quart de ce que je voudrais, ni comme je le voudrais. Un mot s’offre, & c’est le bon ; il faut pourtant, en dépit de la vérité, que j’en cherche un autre (p. 45).

     La Motte explique cette faiblesse par une ambition, presque littéraire : « Il faut, en un mot, que je me contente un peu & que je ne vous déplaise pas le moins du monde ; deux intérêts qui me sont également chers » (p. 45). Par ailleurs, la correspondance provoque des changements de ton à Sceaux lorsque Lambert y réside. En effet, les propos de La Motte incitent la Cour de Sceaux à se livrer à un questionnement d’ordre philosophique : « Votre lettre nous a procuré une dissertation charmante sur le goût » (p. 16), car « quelqu’un n’entendait pas bien ce que vous avez dit », lui raconte Lambert. La lettre de La Motte a ainsi ouvert un débat sur le goût, entre deux conceptions : le goût en tant qu’« il se forme sur l’expérience », « qui peut être mis en principes » et le goût « purement machinal », « qui tient aux sensations et aux sentiments » (p. 17). Ce genre de questionnement plus réfléchi est propre au Salon de Lambert et correspond moins au badinage habituel de la Cour de Sceaux. La correspondance a entraîné des changements de pratiques de conversation, mais elle révèle dans le même temps les différences entre les deux espaces.

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     Ces divergences rendent compte d’une autre opposition dans le rapport qu’entretiennent les deux milieux avec la littérature. La relation épistolaire est aussi le lieu de réflexions, de traités sur la littérature, et particulièrement la poésie. La duchesse réagit à l’aveu de La Motte quant à sa difficulté à trouver les mots justes :

Je vais vous donner un moyen de vous en tirer : écrivez-moi en vers : vous savez que la poésie a de grands privilèges, & que de cette façon on dit tout ce qu’on veut : vous y aurez recours dans ce temps-là où l’on ne peut vous tenir, & les jours que vous serez plus modéré, vous m’enverrez de la prose (p. 50).

Cette demande se justifie d’abord par le refus de la duchesse d’un badinage galant au profit d’un badinage littéraire. Mais la réponse de La Motte est sans équivoque : « Non, vous n’aurez point de vers, c’est une chose résolue » (p. 51) au nom d’un naturel et d’une véracité qu’il cherche à conserver dans la correspondance : « Les vers sont le langage de la fiction ; si naturellement qu’on s’y exprime, il reste toujours contre eux un soupçon de recherche ou de badinage, qui ne m’accommoderait point du tout auprès de vous » (p. 51-52). Cet argument relève encore du badinage galant. Mais il va plus loin encore : « Vous pensez qu’on peut dire en vers tout ce qu’on veut ; & moi je vous soutiens qu’on n’y est le maître ni de ce qu’on veut dire, ni de ce qu’on veut ne pas dire. La rime et la mesure nous offrent souvent l’un pour l’autre : tout ce que les plus habiles y peuvent faire, c’est d’entrer en composition avec elles » (p. 52). Il refuse ainsi une composition trop artificielle car « ce n’aurait été qu’un bout rimé de Mercure galant, qui aurait dégradé votre nom, & qui m’aurait déshonoré, moi » (p. 57). La Motte semble donner une leçon à la duchesse dans le sens où, pour lui, faire des vers dans l’unique but de rimer et de composer des vers est une mauvaise posture. Dans cette discussion autour de la composition de vers, deux conceptions de la poésie se font donc face. Le poète fournit un véritable travail, empreint de liberté, de sentiments, et un effort de la raison[8], ce que déplore la duchesse : « À l’égard de la raison, elle n’a que faire de venir se fourrer à tout ceci qui n’est pas de son ressort » (p. 59). En effet, elle conçoit la poésie comme une poésie de circonstance, une activité mondaine par excellence, gaie, légère, spontanée, dans l’unique but de divertir et de plaire, comme le rappelle la remarque de La Motte :

Mais ai-je prétendu, Madame, qu’on ne pouvait rimer à Sceaux ? Eh ! bon Dieu, qui pourrait vous empêcher là de faire des vers ? Vous y passez le temps de plaisirs en plaisirs : rien ne vous occupe assez fortement ; tout au plus quelque petit sentiment pastoral, qui ne fait que vous égayer : vous êtes dans une sérénité parfaite, & le nom de Sérénissime, dérobé aux Philosophes, a été inventé sans doute pour quelque Princesse qui vous ressemblait fort. Voilà tout ce qu’il faut pour faire des vers. Vous pouvez vous divertir, quand il vous plaira, à en faire d’excellents, je vous le conseille même, cet amusement en vaut bien un autre : mais vous savez, Madame, vous qui ne doutez pas de la vivacité de mon respect, que je n’ai pas les mêmes facilités (p. 60-61).

La duchesse et La Motte ne conçoivent donc pas la poésie selon la même perspective. 
Sur le plan de la littérature, comme sur le plan de la conversation et de la correspondance, les deux milieux ont bien des conceptions divergentes, qui témoignent d’une rivalité certaine. 
Finalement, après quelques mois de correspondance, la duchesse du Maine invite La Motte à la Cour de Sceaux : « Venez samedi chez moi avec Madame de Lambert, je tâcherai que ma conversation vous fasse autant de plaisir que mes lettres » (p. 73), dit-elle dans la dernière lettre. Leur correspondance ayant été lue dans les deux milieux, leur rencontre est attendue par tous. Les fidèles de la duchesse espèrent que la conversation offrira autant de bons mots et de saveur que les lettres échangées. Le jeu galant et le badinage mondain sont préservés car la duchesse se plaît à faire des faveurs ou à offrir de petits présents à La Motte, qui s’amuse, en retour, à en faire le rapport et à remercier sa protectrice en vers et en poèmes. Dans cette nouvelle liaison qui s’établit, La Motte se rend entièrement aux codes de la duchesse et accepte avec plaisir ces relations purement mondaines. Mais, dans le même temps, la princesse n’a pas été conviée au célèbre Mardi et sa tentative pour y être invitée, par un assaut de bel esprit dirigé vers les habitués, n’a pas abouti. Roger Marchal affirme que les rapprochements entre les deux milieux ont été rendus possibles par affinités mondaines, plus que par affinités littéraires[9]. Cette relation épistolaire en est bien la preuve : l’entreprise de la duchesse pour venir se fondre dans l’assemblée de gens de lettres et de beaux esprits n’a pas convaincu et Lambert maintient jalousement ses prérogatives sur son tribunal en continuant de choisir scrupuleusement ses membres. Cette correspondance, plus qu’un exemple de badinage « puéril et suranné », pour reprendre l’expression de Paul Dupont citée précédemment, est surtout l’expression du changement de mentalité et de sociabilité du début du XVIIIsiècle. Comme l’a montré Antoine Lilti, elle se présente bien comme la recomposition des codes sociaux et mondains, non plus fondée sur des préséances et des rangs, mais sur des qualités spirituelles et littéraires.


[8] Voici ce qu’écrit Lambert dans le portrait qu’elle fait de La Motte : « Son imagination est réglée, si elle pare tout ce qu’il fait, c’est avec sagesse : si elle répand des fleurs, c’est avec une main ménagère, quoi qu’elle en pût être aussi ami prodigue que tout autre. Tout ce qu’elle produit passe par l’examen de la raison », in Madame de Lambert, Œuvres, GRANDEROUTE Robert éd., Champion, Paris, 1990, p. 273.

[9] Madame de Lambert et son milieu, Oxford, Voltaire Foundation, 1991.

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Pour citer cet article

Nadège Landon, « Badinage mondain et littéraire de la relation épistolaire entre la marquise de Lambert, la duchesse du Maine et La Motte », Cahiers du CELEC, n° 14, Relations épistolaires, sous la direction de Anne Martineau et Vito Avarello, 2020, https://voixcontemporaines.msh-lse.fr/node/166.