Les Lumières à travers la correspondance de trois chevaliers de Malte


 

Les Lumières à travers la correspondance de trois chevaliers de Malte

 

Carmen Depasquale (PR Littérature du XVIIIe siècle)
— Université de Malte

 

     On imagine que les membres d’un Ordre hospitalier, monastique, chevaleresque et militaire qui se trouvent à Malte, loin de leur terre natale et de leurs familles, devraient laisser un fond épistolier considérable. Pourtant, si la correspondance officielle est minutieusement conservée – Malte était alors un État souverain avec des ambassadeurs dans les principales cours européennes –, la correspondance privée figure rarement parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale de Malte. En pensant à notre sujet, trois chevaliers dont deux d’entre eux ont eu leurs lettres publiées de façon posthume retiennent particulièrement notre attention. La correspondance du troisième chevalier, inédite, a été puisée dans les archives de la Bibliothèque nationale de Malte, et ce, grâce au fait que tous les manuscrits de son correspondant, le chanoine maltais Jean-François Agius de Soldanis, qui était le premier bibliothécaire de la bibliothèque de l’Ordre, devenue bibliothèque publique, y sont déposés. La correspondance de ces trois chevaliers de Malte, français, témoigne de leur appartenance aux idées du siècle des Lumières.

     Un portrait de l’Ordre de Malte au XVIIIe siècle est indispensable pour donner le contexte de cette correspondance. C’est en 1530 que l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem et de Rhodes s’installe à Malte après avoir perdu Rhodes en 1522. L’Ordre ajoute à son nom « et de Malte », et sera connu désormais simplement par l’appellation « Ordre de Malte ». Soliman le Magnifique, qui avait laissé partir l’Ordre de l’île de Rhodes avec les honneurs de la guerre, assiège Malte en 1565, mais lève le siège après quatre mois. L’année suivante commence la construction de la ville fortifiée de La Valette, avec l’église conventuelle dédiée à saint Jean – c’est un ordre monastique –, la Sacrée Infirmerie – c’est un ordre hospitalier -, les huit Auberges qui accueillent les jeunes chevaliers qui se préparent pour leur profession dans l’Ordre et le palais du Grand Maître. Le XVIIIsiècle est occupé par l’embellissement de ces bâtiments et par la construction et l’embellissement des palais des baillis. Un très beau théâtre, équipé de machines, voit le jour en 1732. Les familles nobles catholiques de l’Europe demandent que leurs fils cadets soient reçus dans l’Ordre, alors s’ouvre un procès pour déterminer si le demandeur répond à toutes les exigences imposées par les statuts. Une fois reçu dans l’une des huit Langues ou nationalités[1], le demandeur porte le titre de chevalier, mais pour qu’il suive une carrière dans l’Ordre, il doit faire son noviciat à Malte, généralement entre 18 et 25 ans. Pendant deux ans, il s’entraîne dans la vocation religieuse, hospitalière et militaire de l’Ordre. Celle-ci demande de lui quatre caravanes ou courses en mer. Le noviciat terminé, le chevalier professe ses vœux de chasteté, pauvreté et obéissance[2]. Peu de temps après, il obtient une commanderie, et prend alors le titre de commandeur. Il peut ensuite être promu au rang de bailli, et c’est un bailli qui est élu Grand Maître à la mort de celui qui occupe cette charge de chef de l’Ordre. Les chevaliers qui ne professent pas leurs vœux conservent leur titre, ce sont les chevaliers non profès. Tous les chevaliers ne résident pas à Malte, ils sont appelés à venir dans l’île s’il y a la menace d’une attaque.


[1] Les huit Langues sont : Provence, Auvergne, France, Castille, Aragon, Italie, Bavière et Angleterre. Celle-ci fut supprimée avec la Réforme. 

[2] Les chevaliers profès étaient des religieux, mais n’étaient pas ordonnés prêtres.

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Le chevalier Claude-Amable de La Tremblaye

     C’est précisément la menace d’une attaque turque qui, en 1761, fait venir à Malte le chevalier Claude-Amable de La Tremblaye[3] et qui est à l’origine de son récit de voyage composé de 58 lettres, intitulé Sur quelques contrées de l’Europe ou lettres du chevalier de *** à Madame la Comtesse de***. L’invitation à écrire vient de la comtesse. Acceptant son invitation, le chevalier promet de faire son récit avec « toute la liberté de [sa] pensée », car déclare-t-il : « Le premier devoir imposé à tout homme, qui prend la plume pour parler aux hommes » est de dire la vérité sans être retenu par aucune considération.

Quoi ! Je penserais en homme et j’écrirais en esclave ! […]. Mœurs, usages, coutumes, les cultes qu’ils professent, les préjugés qui les dominent, le despotisme qui les écrase, la sagesse ou l’absurdité des lois qui les gouvernent ; enfin, tout ce que j’ai vu ou cru voir, chez les peuples que j’ai visités, sera mis sous vos yeux, sans voile, sans déguisement, avec la candeur que vous devez me connaître.

     Partant de Marseille, puis de Malte, c’est un homme cultivé qui découvre « la belle et sublime horreur » de l’Etna, « les horribles beautés » du paysage suisse, la nature « animée et sublime » de ses vallons, mais aussi les chefs-d’œuvre du Titien et de Botticelli, entre autres, dans la galerie des Offices à Florence. Les visites de La Tremblaye en Sardaigne, en Sicile, à Rome, à Naples et dans d’autres villes italiennes sont autant de promenades littéraires à travers l’Antiquité. La Toscane lui fournit l’occasion de s’épanouir à la Renaissance italienne avec sa littérature et ses œuvres d’art.

     On lit dans ces lettres des vers de Racine, de Corneille et de La Fontaine. L’auteur fait allusion à Montaigne et aux philosophes contemporains. Avec ces derniers, il partage un scepticisme irrévérent qui s’exprime par l’ironie. Certains personnages, comme le sage d’Appenzel, les libertins de Venise, les Parisiens qui courent après les plaisirs, le pape et les femmes coquettes agissent comme leurs frères et sœurs de Candide ou des Lettres persanes. Il en est de même lorsqu’il traite de la tolérance, des gouvernements, du célibat et de la dépopulation. Comme Montesquieu, il constate que les cantons suisses catholiques sont moins peuplés que les cantons protestants.

     La Tremblaye défend la liberté sous tous ses aspects, ce qui l’amène à commenter la constitution des pays qu’il visite, le pouvoir législatif, la démocratie, l’intolérance sociale, politique et religieuse, en un mot tout ce qui fait qu’un peuple jouit ou non du bonheur. Il entre ainsi dans le débat de son siècle. C’est dans le contexte de la liberté dont jouissent les habitants de la Chaux-de-Fond que le chevalier de La Tremblaye en donne la définition et explique pourquoi elle lui est si chère :

Ce mot de liberté, qui n’a aucun sens pour l’esclave des cours et le corrupteur des rois, en a un très profond pour celui, qui, s’il était né sur le trône, ne voudrait se servir du souverain pouvoir, que pour mettre ses successeurs dans l’heureuse impossibilité d’en abuser ; c’est que la liberté fut ma première pensée, dès que je pus avoir une pensée […] ; c’est que je regarde la liberté comme le principe fécond de toutes les vertus ; qu’il n’y a point de sacrifice qu’elle ne me rendît supportable, point de sentiment qu’elle ne fît taire dans mon cœur, point de supplice qu’elle ne me fît braver.

     De tous les pays qu’il a visités ce sont les cantons de la Suisse qui, malgré leur diversité, y compris celle des régimes politiques et des organisations juridiques, offrent les meilleurs exemples de la liberté. Par conséquent, les vingt-deux dernières lettres lui servent à illustrer ses théories sur le bon gouvernement pour le bonheur du peuple. Selon lui, il faut d’abord que les bonnes lois protègent le citoyen contre l’arrogance du puissant. Il note ce point quand il affirme que si les jésuites méritaient d’être chassés d’Espagne, cette action présupposait une loi et un jugement. Puisque la loi n’existait pas, il se déclare contre « ce coup de massue dont [le gouvernement espagnol] a cru devoir écraser les jésuites ».


[3] Claude-Amable de La Tremblaye (1735-1807) est un chevalier non profès reçu dans la Langue de France.

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     L’auteur est très concerné par « le droit des gens ». Il affirme : « Sous quelque forme que se présente à moi la soumission de l’homme à l’homme, elle me choque ; j’en suis révolté. » Il dénonce l’absolutisme de plusieurs rois de France et ne mâche pas ses mots lorsqu’il parle de la situation contemporaine en France, où le peuple « ne peut ni délibérer sur ce qui est à faire, ni raisonner sur ce qui a été fait ».

     La Tremblaye reprend ce sujet en se posant une question philosophique et de droit politique : « Avons-nous effectivement une constitution ? […] Il n’y a point de liberté constitutionnelle en France, et la nation n’en est pas moins à l’abri des derniers attentats du despotisme ». Il énumère une longue suite de mauvaises pratiques qui prouve que cette liberté n’existe pas. Par exemple : « La propriété n’est pas garantie par les lois […], l’ordre non motivé d’un ministre […], d’une favorite intrigante suffit pour plonger un citoyen dans une prison […] sans que la loi lui prête aucun secours, sans qu’aucun terme [ne] soit fixé à sa détention ». Tout de même, lorsqu’il compare la France avec Venise, il trouve qu’en France « la hache du despotisme rebrousse sur la philosophie » et fait que les Français jouissent de la liberté malgré le fait que le pouvoir civil, militaire, législatif et exécutif réside « dans la main d’un seul ». Le chevalier réserve pour le despotisme vénitien un langage plus fort, il est même redevable à Voltaire d’une phrase particulière : « L’aristocratie de Venise, n’est en effet qu’un despotisme formidable. Les nobles y sont tout, et le peuple rien : la législation, le pouvoir exécutif, et celui de juger, tout est réuni dans la main des sénateurs ».

     Lorsque l’auteur réfléchit sur la liberté, « cette noble passion des grandes âmes », il conclut qu’elle naît toujours du despotisme et il la compare à une avalanche. Guillaume Tell libéra son canton du tyran Griszler (Geissler), mais son successeur ne gouvernait pas mieux que celui-ci. Le peuple, soulevé contre lui, le bannit en s’exprimant en des termes qui relèvent du Contrat Social : « Nous avions des droits et des privilèges : vous les avez violés […] : le contrat social qui nous unissait à vous est donc anéanti par vous-même. Nos fers sont brisés et vous êtes dans nos mains. » La liberté, « trésor inestimable », se trouve là, où

tous les droits, toutes les prérogatives du souverain résident dans la personne du peuple […]. Toute autorité vient du peuple et retourne au peuple ; ce n’est qu’à titre de dépôt, et pour un temps limité, qu’il en confère l’exercice […]. Enfin, l’objet de toute société ne pouvant être que le bonheur de ceux qui la composent, si le gouvernement, constitué par le peuple, ne lui semble pas remplir ce but, le droit de le changer est une conséquence nécessaire du droit de l’établir.

     À Neuchâtel, « le pouvoir législatif et l’exercice de la justice sont dans la main du peuple : le citoyen ne peut être jugé que par ses pairs ». Ces droits du peuple dérivent de sa constitution et les Suisses prouvent par les faits que la liberté exige l’égalité. La définition d’égalité, le chevalier de La Tremblaye la trouve dans la déclaration que la Virginie publia en 1766 : « Les hommes sont égaux, égaux dans l’acceptation la plus rigoureuse et la plus étendue du mot égalité. La loi […] leur doit à tous la même existence civile, la même propriété de leur personne. » L’auteur loue la pratique de l’égalité à Neuchâtel, où « quiconque se présente, muni d’un certificat de probité […] y jouit des mêmes prérogatives que le natif ». En revanche, à Bâle, « il est presque impossible d’ […] obtenir le droit de bourgeoisie ». L’auteur dénonce cet abus et le compare à celui de « ces barons allemands qui aimeraient mieux voir s’éteindre leur race que d’épouser moins de soixante et douze quartiers ».

     Liberté et égalité se réunissent dans deux états italiens : Saint-Marin et Lucques. À Lucques, le mot Libertà est écrit sur la porte de la ville. « La liberté de penser est une suite nécessaire de la liberté civile et politique », déclare le chevalier, et c’est elle qui amène la tolérance. « Félicitons-nous d’être nés dans un siècle de lumière et de raison », s’exclame-t-il en visitant Florence, où furent brûlés les écrits de Galilée. Si l’Inquisition fournit le meilleur exemple d’intolérance religieuse, Glarus offre un modèle à suivre : « On n’est à Glarus, ni protestant, ni catholique : on y est citoyen. La loi prononce des peines contre le moindre trait d’intolérance […] et cette loi est très sage : car les hommes sont bien plus divisés par les mots que par les choses. » Quant à la tolérance sociale, elle est « le premier devoir d’un voyageur ».

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     Le sage d’Appenzel qui trouve son bonheur « sous le ciel de la liberté » apprend cette leçon au chevalier : « N’oubliez jamais que la sagesse et la raison trouvent le bonheur partout, même dans un mauvais gouvernement : et que la philosophie dont vous parlez beaucoup en France, ne doit être, en dernière analyse, que l’art de nous rendre heureux ». Où trouve-t-on le bonheur ? La réponse de Voltaire est : il faut cultiver notre jardin. Le sage d’Appenzel en fait la paraphrase en disant : « Je travaille comme un paysan, parce que le travail est le principe de la santé. » C’est « l’industrie et l’activité » qui rendent heureux les habitants de Neuchâtel. Il en est de même à Malte, « ce chef-d’œuvre politique » où « il faut admirer les effets d’une sage administration ».

     C’est la visite que rend le chevalier à Voltaire, à Ferney, qui couronne l’ouvrage. Une atmosphère auguste y prépare le lecteur. « L’idée que j’allais paraître devant le phénomène du XVIIIe siècle m’inspirait un sentiment de terreur que je ne pouvais surmonter. Pour la première fois de ma vie, je connus les alarmes de l’amour-propre et les tourments de la timidité. » Un vocabulaire religieux déifie le philosophe :

Quand on m’ouvrit la porte du sanctuaire, quand le dieu parut, je craignis de me trouver mal […]. Enfin, il daigna descendre jusqu’à moi, pour m’élever insensiblement jusqu’à lui […]. Peu à peu l’astre sortit du nuage qui m’en avait adouci l’éclat, et bientôt il brilla de tous ses rayons […]. J’en fus d’abord plus ébloui qu’éclairé.

Le lendemain, après avoir donné un baiser à la plume de son hôte, il s’en sert pour écrire des vers, auxquels Voltaire répond par un quatrain que le chevalier range « précieusement » dans son médaillier. Quelle est sa surprise quand il voit ce même quatrain publié et adressé au chevalier de Boufflers !

 

Le commandeur Déodat de Dolomieu

     La correspondance du commandeur Déodat de Dolomieu[4] est d’un tout autre genre. Recueillie par Alfred Lacroix[5], elle s’adresse à 35 destinataires, allant du 31 octobre 1768 au 18 brumaire, an X (9 novembre 1801), écrite de sept pays dont 19 villes françaises, trois villes italiennes, trois villes siciliennes, deux villes égyptiennes et deux lettres écrites au bord du Tonnant dans la rade de Toulon, en attendant le départ pour l’expédition d’Égypte. En 1793, Dolomieu enseigne la minéralogie au Collège de France, en 1795, il est nommé inspecteur des Mines et professeur de géologie à l'École des Mines. La même année, il devient membre de l'Institut national des Sciences et des Arts qui vient d’être établi. À travers ses lettres, sa vie aventureuse nous est révélée : il connaît la gloire et la misère, l’amour et le mépris, la liberté des montagnes et les fers des cachots. Il aime la société, mais aussi le grand air. Il est bon, intelligent, son âme est sensible, mais il est aussi exigeant et le sort lui a réservé assez de malheurs. Sa sensibilité, jointe aux sentiments de tolérance et de justice, lui fait dire, dans une lettre du 5 juin 1790, adressée au théologien, historien, orientaliste et archéologue Frédéric Münter : « Quoique je sois d’une classe qui perd toutes ses distinctions et une partie de sa fortune, je ne puis pas être d’un parti différent de celui du peuple, et quelles que soient mes pertes et celles de ma famille, je m’en console aisément par l’espoir que la liberté va vivifier ma patrie et donner à chacun de mes concitoyens toute l’énergie qui appartient à des hommes libres. » Les espérances de Dolomieu en l’idéal révolutionnaire qu’il avait imaginé sont anéanties lorsqu’il assiste aux horreurs de la Terreur. « M. de La Rochefoucauld a été massacré sous mes yeux, presque dans mes bras », écrit-il, le 4 octobre 1792, au chevalier de Fay. Si liberté et tolérance sont bien chères au Siècle des Lumières, et que la correspondance de Dolomieu nous en fournit de nombreux exemples, nous nous limiterons au savant, passionné de minéralogie et de géologie, qui a laissé son nom au massif montagneux italien, les Dolomites.


[4] Le chevalier Dieudonné-Sylvain-Guy-Tancrède dit Déodat de Gratet Dolomieu ou Déodat de Dolomieu (1750-1801) est reçu dans la Langue d’Auvergne âgé de trois mois.

[5] LACROIX Alfred, Déodat Dolomieu, Paris, Perrin et Cie, 2 vol., 1921.

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     En attendant le départ pour l’expédition d’Égypte, dans une lettre datée du 29 floréal an 6, adressée à « J. Picot, naturaliste, à Genève », Dolomieu déclare : « Je suis minéralogiste et […] je ne me suis décidé de quitter la France, mes amis, ma famille et mon cabinet, que pour aller faire des observations géologiques dans des contrées encore peu connues sous ce rapport. » Dans une lettre au chevalier Gioeni, il appelle l’histoire naturelle « notre maîtresse commune ». Il correspond régulièrement avec le duc de La Rochefoucauld, membre de l’Académie royale des Sciences, qui, selon Lacroix, « l’a dirigé vers la minéralogie dont il était fervent amateur ». Le prince Camille de Rohan, nommé ambassadeur de l’Ordre de Malte à Lisbonne en 1777, amène avec lui le chevalier Dolomieu en qualité de secrétaire. Cette charge qu’il occupe du 8 février au 24 mai 1778 est fructueuse, car selon Lacroix : « Il s’y révéla géologue de race […]. Désormais l’orientation scientifique de Dolomieu est fixée. Il sera minéralogiste et géologue […]. L’Académie royale des Sciences se l’attacha comme correspondant (19 août 1778), en désignant, suivant la coutume, le membre avec lequel il devait correspondre et qui fut Daubenton[6]. » C’est la correspondance qu’il entretient avec ses nombreux confrères, férus comme lui d’histoire naturelle, qui nous apprend cette passion qui sera en partie responsable, non seulement de sa gloire, mais aussi de sa mort prématurée, entraînée par la condamnation dans un cachot privé d’air en Sicile, d’où il n’est libéré que neuf mois avant sa mort.

     Parmi les 35 destinataires, 22 sont des savants français, italiens, allemands et suisses, qui partagent ses passions. Ils s’appellent Giuseppe Gioeni (1743-1822), naturaliste et vulcanologue sicilien, Joseph-Jérôme Lefrançois de Lalande (1732-1807), astronome français, Philippe Picot de Lapeyrouse (1744-1818), naturaliste français, Horace Bénédict de Saussure (1740-1799), suisse, géologue, physicien et explorateur des Alpes, Alexandre Brogniart (1770-1847), botaniste français et Frédéric Münter (1761-1830), théologien, historien, orientaliste et archéologue allemand-danois, entre autres. Le lecteur de ces lettres suit leur auteur dans ses voyages, il assiste à ses expériences, à ses découvertes. Dolomieu y échange ses idées, donne des conseils, commente les ouvrages dont les auteurs contemporains sont, comme lui, férus de divers aspects de l’histoire naturelle. Dans ses lettres au duc de La Rochefoucauld qui ouvrent le recueil, écrites en 1775, en parcourant la vallée de la Loire, c’est du silex qu’il entretient son correspondant. Il est pertinent de reproduire une note de Lacroix à ce sujet : « Il est intéressant de voir Dolomieu émettre, dès 1775, l’idée correcte de la genèse du silex, postérieure au dépôt de la craie, et s’opérant progressivement par concentration dans le calcaire des matériaux chimiques, que nous savons aujourd’hui être de la silice, véhiculés par l’eau[7]. » Dans sa lettre du 4 octobre, Dolomieu lui écrit : « J’ai fait un second voyage en Bretagne pour y continuer une étude et des observations sur l’exploitation et le traitement des différentes mines de la province. » À ce sujet, Lacroix observe : « Il est intéressant de voir exposée par Dolomieu la théorie des altérations chimiques subies par les filons au-dessus du niveau hydrostatique. » Le 18 juillet 1776, il adresse une lettre à Daubenton qui sera son correspondant de l’Académie royale des Sciences, où il déclare : « Rien ne peut davantage augmenter mon zèle et mon ardeur dans l’étude de l’histoire naturelle que l’espoir de lui (à l’Académie) être agréable et de l’intéresser par mes observations[8] ».


[6] LACROIX A., op. cit., p. XVIII. Louis-Jean-Marie Daubenton (1716-1800), naturaliste, botaniste et zoologiste, introduisit en France les moutons mérinos et fut un pionnier de la paléontologie.

[7] LACROIX A., op. cit., p. 67.

[8] Ibid., p. 80. Selon Lacroix, « il est probable qu’il s’agit là déjà d’un projet, réalisé le 19 août 1778, de nomination de Dolomieu comme correspondant de l’Académie royale des Sciences, avec Daubenton comme Académicien correspondant ».

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     Le chevalier Philippe-Jean-Charles de Fay[9] est son ami intime résidant à Malte, c’est de ses affaires concernant Malte qu’il s’agit surtout dans les lettres qu’il lui adresse, mais, en véritable ami, il lui confie ses projets, ses aventures, ses découvertes et certains échanges qu’il a eus avec ses connaissances savantes. Dans sa lettre écrite de Toulouse le 30 avril 1782, il lui annonce : « Je ne veux […] point perdre mon été et pour l’employer à mon instruction, je compte en passer une partie sur les Pyrénées ; j’irai aux eaux de Bagnères et de Barèges, je traverserai toute la chaîne des montagnes pour connaître les matières qui les composent et je les plongerai ensuite jusqu’à Bayonne en passant par les mines de Baigorry. » Il termine sa lettre en incitant son correspondant à persévérer dans son intérêt pour la botanique : « Je te conseille de continuer tes études botaniques ; car je compte t’apporter de quoi t’exercer, mon voyage des Pyrénées doit nécessairement me procurer nombre de plantes curieuses », même s’il se plaint de lui avec Picot de Lapeyrouse, le 3 juin 1783 : « L’ami qui paraissait vouloir s’occuper de botanique n’a point l’ardeur que je lui désirerais. Si on n’aime pas la nature avec passion, on ne pourra jamais vaincre les difficultés que présente son étude. Je ne cesse de le harceler pour le faire travailler. » Vers la fin de cette longue lettre, il annonce à son correspondant un projet qui lui est cher : « Un établissement qui aura le plus grand succès est celui de notre observatoire ; le Grand Maître y a pris goût ; je lui ai acheté, l’hiver passé, pour plus de 20 mille francs d’instruments et il fournira tous ceux qui pourront être utiles au progrès de la science. M. Dangos, ami de d’Arquier, en est le directeur. » Sa lettre du 28 janvier 1784, adressée au chevalier de Fay, commence par cette nouvelle : « Je t’annonce mon arrivée prochaine […] ; je t’amène le chr [chevalier] Dangos […], je te rapporte une infinité de choses qui intéresseront ta curiosité, objets d’histoire naturelle, livres, machines de physique, gravures, etc. […]. Je t’annonce beaucoup de graines et un commencement d’un herbier. » Avant d’annoncer ces nouvelles à ses amis, Dolomieu écrit sur son projet à l’illustre astronome Joseph-Jérôme Lalande :

Vous applaudirez sûrement au choix que j’ai fait de l’astronome, lorsque vous saurez que M. d’Angos est celui que j’espère déterminer à venir à Malte avec moi. Je suis également certain que vous désirerez encore plus vivement que moi la réussite de cet établissement, lorsque je vous aurai dit que nous avons un horizon parfait et entier, un air de la plus grande pureté, un ciel serein et découvert pendant 6 mois de l’année au moins, et la faculté de balayer le ciel une ou deux fois chaque nuit pendant les autres temps, car il ne se passe jamais douze heures sans qu’il n’y ait des éclaircies. Quel pays plus propre pour faire de bonnes observations et pour donner cette nouvelle carte du ciel désirée depuis longtemps ? […]. Combien de nouveaux corps célestes on pourrait y découvrir ! Vous apprécierez mieux que moi, Monsieur, tous ces avantages et l’observatoire de Malte pourrait un jour mériter les regards et l’attention de toute l’Europe savante[10].

Quel enthousiasme pour la science, mais aussi pour la gloire de l’Ordre ! D’ailleurs, il ne manque pas de le renseigner sur les progrès du projet : « L’observatoire de Malte est à peu près fini et aussitôt que d’Angos aura commencé ses observations journalières, il entrera en correspondance avec d’Arquier[11]. » Dolomieu ne mentionne pas la découverte d’une comète faite par d’Angos, rapportée dans le Journal des savants en 1784[12]. Malheureusement, la carrière du chevalier d’Angos à Malte rencontre sa fin subitement au cours de l’hiver 1789. Une lettre de Dolomieu au chevalier Gioeni, écrite de Rome et datée du 13 mars 1789, annonce gravement : « Notre ami, le chevalier d’Angos, part de Malte dans le mois prochain, pour ne plus y revenir. L’accident qu’il a éprouvé, et la perte de tous ses ouvrages l’ont fait renoncer à l’astronomie. » En effet, la foudre, provoquant un incendie, détruisit l’observatoire, et avec lui, tous les papiers et travaux du malheureux d’Angos.

     Dolomieu est au courant des opinions différentes exposées par experts et dilettantes concernant volcans, mines, diverses pierres, fossiles et plantes. Les notes de Lacroix qui accompagnent les lettres fournissent une masse d’informations sur les activités et théories de Dolomieu comme, par exemple, la révélation d’un document contenant des observations relatives « aux mines de plomb de Bretagne […] et aux mines de combustibles de Saint-Georges et de Montrelay […], une notice géologique et géographique sur l’Anjou, des descriptions d’usines […], une étude sur le grand froid de 1776, et différentes expériences de chimie, [ce qui] montre la variété des préoccupations scientifiques du jeune […] Dolomieu[13]. » De surcroît, au sujet du voyage que fit Dolomieu dans les Pyrénées, en compagnie de Picot de Lapeyrouse, Lacroix fait allusion aux « notes, prises au jour le jour, […] accompagnées de la minute de deux longues lettres, véritables mémoires adressées au duc de La Rochefoucauld et dans lesquelles Dolomieu expose ses vues sur la constitution de la chaîne […]. Ils montrent que Dolomieu a été précurseur dans l’étude géologique de cette partie de la France[14]. » Dolomieu écrit à Picot de Lapeyrouse de Malte le 30 septembre 1783 : « Vous aurez aussi les spaths pesants cristallisés », dont Lacroix informe son lecteur que Dolomieu a été le premier à les étudier[15].


[9] Le chevalier de Fay, né en 1752, est reçu dans la Langue de France en 1778.

[10] LACROIX A., op. cit., p. 96. Lettre datée du 9 juin 1782.

[11] Ibid., p. 115.

[12] Journal des savants pour l’année 1784, Paris, 1784, p. 162.

[13] LACROIX A., op. cit., p. 72-73.

[14] Ibid., p. 97.

[15] Ibid., p. 114.

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     Au cours de ses voyages, Dolomieu pense à ses amis. De Malte, il envoie une caisse de fossiles au duc de La Rochefoucauld, des livres au chevalier Gioeni et de France au chevalier de Fay. À Gioeni il écrit, le 13 juillet 1785 : « Je vous envoie les expériences sur les végétaux d’Ingen-Houss et les phénomènes électriques de M. Sigaud de la Fond […], je vous envoie aussi l’ouvrage de Bergasse sur le magnétisme animal. » À Picot de Lapeyrouse, il envoie « deux caisses contenant différents objets d’histoire naturelle » accompagnées d’une note, son Mémoire sur les tremblements de la terre de la Calabre pendant l’année 1783, ainsi qu’une « grande quantité des différentes espèces des pierres d’Italie […] et […] des choses curieuses […] en lithologie trouvées dans l’île d’Elbe ». À son tour, Dolomieu reçoit aussi : « J’ai reçu la caisse que vous m’avez envoyée de Toulouse […]. La collection de mines de Suède est fort intéressante et je vous en fais tous mes remerciements », écrit-il à Picot de Lapeyrouse, de Malte, le 30 septembre 1783. Il écrit au même l’année suivante, de Rome, le 6 septembre 1784, sur son voyage en Toscane : « Mes zéolites ont fait fortune ; quelques échantillons que j’ai donnés au cabinet du Grand-Duc m’ont valu de sa part l’accueil le plus flatteur, quelques beaux morceaux des duplicata de sa collection et de très beaux instruments de météorologie. J’ai reçu un morceau de cuivre rouge vitreux cristallisé qui pèse 6 livres. » Le 30 janvier 1789, Dolomieu remercie le docteur Fréderic Münter pour avoir pensé à son cabinet de minéralogie. Les ouvrages sont échangés : « J’ai reçu avec plaisir votre petit ouvrage sur la nouvelle famille des testacés que vous avez découverte. Je vous envoie en échange un exemplaire d’un ouvrage que j’ai publié sur les îles de Lipari et qui a eu assez de succès », écrit-il au chevalier Gioeni le 19 novembre 1783.

     Ses observations, il les partage avec ses correspondants et leur demande parfois leur avis. C’est à Picot de Lapeyrouse qu’il écrit le 21 mars 1787 : « Je suis très impatient de savoir votre avis sur mon ouvrage, vous devez me dire franchement ce que vous en pensez, et ce qu’en disent les autres […]. Quant aux théories, je suis prêt à les rectifier, si on me montre quelques défectuosités ; pour les faits ils sont d’une grande exactitude […]. Examinez attentivement ce que je dis pag. 202 et 203, 247 et suivantes […] je développerai plus longuement mes idées à ce sujet dans l’ouvrage que je travaille, lorsque je parlerai des porphyres et autres roches composées qui se trouvent dans les monuments de l’ancienne Rome, voilà pourquoi je désire votre avis circonstancié. » L’ouvrage dont il s’agit est, selon Lacroix, son Mémoire sur les îles Ponces. De surcroît, il estime l’opinion du physiciste et géologue Horace-Bénédict de Saussure à qui il adresse une lettre le 26 avril 1792, où il lui écrit : « Je suis très flatté, Monsieur, que mes idées sont en quelque rapport avec les vôtres. » Il tient ses correspondants au courant de ses projets, projets de voyage, ainsi que projets d’ouvrages. Le 18 avril 1790, il écrit à Picot de Lapeyrouse qu’il « vien[t] de donner une édition en italien » de la dissertation de Bergmann qu’il a annotée et à laquelle il a ajouté un tableau avec explication. À Gioeni, Il écrit : « Le catalogue des laves de l’Etna est terminé d’imprimer à Paris […] le premier exemplaire qui arrivera sera pour vous, et je suis impatient de savoir ce que vous en penserez. » C’est avec un immense enthousiasme qu’il apprend à son correspondant fréquent, Picot de Lapeyrouse, le 6 octobre 1794 : « Je viens, mon ami, de me charger d’une grande entreprise ; je me suis engagé à faire la partie minéralogique pour la nouvelle encyclopédie. J’ai enfin cédé aux instances de Panckouke et de plusieurs de mes amis[16]. » Dans d’autres lettres, Dolomieu répond aux questions de ses correspondants et offre ses conseils : « Je doute que vous trouviez des feldspaths cristallisés dans les Pyrénées ; cette substance cristallisée ne se forme que dans les cavités des granites », écrit-il à Picot de Lapeyrouse le 6 septembre 1784. Il écrit au même « de Rome, ce dernier de l’an 1788 » pour exprimer combien il apprécie son travail : « J’ai reçu votre mémoire sur la Minéralogie des Pyrénées. Il est très bien fait, vos observations sont intéressantes et vos conséquences très justes. » Dolomieu veut rester au courant des études qu’on fait. Le 3 août 1796, il pose cette question au physicien, médecin, chimiste, minéralogiste, zoologue et géologue Alexandre Brongniart : « Avez-vous fait votre rapport sur la désignation des minéraux, déterminée par la commission dont nous étions membres[17], et quel a été l’avis de la conférence sur ce travail ? […] Vous me ferez plaisir de m’envoyer la partie de notre tableau qui concerne les métaux, je ne l’ai pas copiée avant mon départ. » Dans d’autres lettres, il mentionne les savants qu’il a rencontrés au cours de ses voyages, l’abbé Albert Fortis, voyageur, naturaliste, géologue et auteur, à Naples, le docteur Balthasar Hocquet à Laibach où il est professeur de botanique, entre autres, et il ajoute ses impressions. De Rome, en 1787, il écrit à Picot de Lapeyrouse : « Nous avons ici quelques savants. M. Zimmermann, professeur de physique et d’histoire naturelle à Göttingen, les fils du fameux Camper [Pierre, médecin naturaliste hollandais], l’abbé] Toaldo [professeur d’astronomie, de physique et de météorologie à Padoue], etc. Je leur donne des leçons de minéralogie volcanique, et je leur explique les phénomènes qui nous entourent. » Dans une lettre antérieure, au même, il fait l’éloge de Félix Fontana avec qui il passa beaucoup de temps « dans le cabinet d’histoire naturelle » à Florence dont, selon Lacroix, Dolomieu « fut le créateur[18] ». Il est sûr que ce qu’il fait intéresse ses amis, il les tient au courant : « Je suis ici occupé à former une collection d’échantillons de porphyre, granites et autres roches que les Romains ont employés dans leurs monuments », écrit-il au chevalier Gioeni de Rome, le 30 mai 1786. Il partage également ses soucis. Combien de fois se plaint-il d’avoir perdu telle ou telle collection, ou du fait qu’il a acheté telle ou telle pierre pour un prix élevé, ou bien du fait qu’il trouve difficile de se procurer tel ou tel livre, ou même, « de voyager seul, de ne pouvoir communiquer ses idées à personne, de n’avoir rien qui excite l’émulation et qui soutienne l’ardeur nécessaire dans [ses] études[19] ».


[16] Selon Lacroix, Dolomieu prépara « un volumineux dossier constitué par des notes sur les sujets minéralogiques les plus divers » pour l’Encyclopédie méthodique de l’éditeur Panckoucke, mais ce sujet n’y était pas traité.

[17] LACROIX A., op. cit., p. 114-115. Voir la note (4) où il explique : « L’Agence des mines avait nommé une commission chargée d’établir une classification et une description des minéraux. »

[18] LACROIX A., op. cit., p. 168-169.

[19] Ibid., p. 190. Lettre à Picot de Lapeyrouse datée de Rome, 31 octobre 1787.

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     À Malte, il s’occupe de son « cher cabinet » auquel il attribue une valeur sentimentale dans une lettre adressée à Picot de Lapeyrouse : « À chacune de mes pierres est attaché le ressouvenir d’une des circonstances de ma vie ; elles me rappellent mes courses, les amis qu’elles m’ont procurés, les jouissances qu’elles m’ont données. » Il a aussi un jardin qu’il « n’avai[t] pris que dans l’intention de le consacrer à la botanique ». Il ajoute : « Je voulais y naturaliser les arbres et les plantes étrangères, j’espérais les y acclimater ; je m’étais formé des relations avec les botanistes des différentes parties de l’Europe, relatives à ce projet[20]. »

     Lorsqu’il accepte d’accompagner Bonaparte, c’est à une expédition scientifique qu’il appartient. Sa lettre du 28 mars 1798 annonce à Picot de Lapeyrouse : « Je suis de nouveau lancé dans la carrière, mon ancien ami : je suis associé à une grande, très extraordinaire expédition scientifique, qui, sans doute, fera bruit dans le monde, tant par son motif que par le choix des gens qui y concourent. » Son séjour en Égypte prend fin le 7 mars 1799. Il embarque à Alexandrie en route pour la France, mais il fait naufrage à Tarente, où il reste prisonnier de guerre. Transféré à Messine, Dolomieu est dénoncé par des chevaliers siciliens et est enfermé dans un cachot terrible. Il adresse des lettres au Conseil des Mines, au ministre de l’Intérieur et à Cordier dénonçant un traitement « dur et barbare », éprouvant « les traitements les plus atroces » physiques et moraux. Il n’est libéré qu’après vingt et un mois. Il lui restera à peine neuf mois à vivre.

     Lorsqu’il meurt, à l’âge de cinquante et un ans, le savant est l’auteur de plusieurs ouvrages, de nombreux mémoires et d’une vaste correspondance. Son œuvre « offre une remarquable unité : elle embrasse tous les points de vue envisagés de son temps dans la connaissance du monde minéral : minéralogie, lithologie, géologie, physique du globe, mais ce fut surtout dans l’étude des volcans et de leurs produits qu’il a marqué sa trace[21] ».

 

Le chevalier Étienne-François Turgot

     « Homme cultivé, pourvu des connaissances étendues en histoire naturelle, en agriculture, en chimie et même en médecine, le chevalier Turgot s’intéressait aussi à l’économie rurale et, comme son frère, à l’économie politique[22]. » Né le 17 juin 1721, second fils de Michel-Étienne Turgot, prévôt des marchands, Étienne-François Turgot est reçu en minorité dans la Langue de France le 6 septembre 1722. Après la mort de son frère aîné, il est connu sous le nom de marquis de Sousmons. C’est lui qui se charge de la colonie de la Guyane, ayant été nommé gouverneur général en 1763. Turgot fut nommé associé-libre de l’Académie royale des Sciences le 5 juin 1765. La même année, il fonda la chaire d’hydrodynamique à Paris. Il passa ses dernières années dans son château de Bons en Normandie où il se consacrait à la botanique et à l’agronomie. Il s’y éteignit le 2 décembre 1788. Son éloge par Condorcet fut lu le 22 avril 1789[23].

     En 1758, Turgot publie sous l’anonymat un Mémoire instructif sur la manière de rassembler, de préparer, de conserver et d’envoyer les diverses curiosités d’histoire naturelle ; auquel on a joint un mémoire intitulé : Avis pour le transport par mer des arbres, des plantes vivaces, des semences et de diverses autres curiosités d’histoire naturelle. L’auteur de l’Avis… est Henri-Louis Duhamel du Monceau. Le texte contient deux cent trente-cinq pages dont cent quarante-six composent le Mémoire. L’ouvrage est précédé d’un Avertissement où l’auteur expose son utilité.

Le goût de l’histoire naturelle est fort étendu depuis quelques années […]. Monsieur Du Hamel de l’Académie des Sciences, dont le zèle pour les progrès de la physique embrasse tout ce qui peut y être utile, a fait imprimer dans cette vue, il y a quelques années, un mémoire intitulé Avis… Un nouveau mémoire dans lequel on s’attacherait principalement à décrire toutes ces manœuvres dans le plus grand détail et qui serait accompagné de figures, pourrait être encore utile : et c’est l’objet du petit ouvrage que nous donnons et qu’on peut regarder comme une sorte de supplément à celui de M. Du Hamel dans ce qui concerne la préparation et l’envoi des différentes productions appartenant au règne animal.

En publiant son Mémoire…, le chevalier Turgot répond à l’invitation de Duhamel adressée « aux personnes qui voudront bien contribuer à le [son Avis…] perfectionner ». En 1778, paraît un Essai sur les arbres d’ornement, les arbrisseaux et arbustes de pleine terre, extrait du « Dictionnaire » de Millr [sic], 7e édition, publiée en 1759. Antoine-Alexandre Barbier attribue cette traduction au chevalier Turgot.


[20] Ibid., p. 99.

[21] Ibid., p. XLIV.

[22] Archives de l’Académie des Sciences [AAS] (Paris), Extrait de la Notice de M. A. Lacroix lue le 12 décembre 1932, p. 38-39.

[23] Voir Index biographique des membres et correspondants de l’Académie des Sciences, AAS, Paris.

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     L’intérêt de Turgot pour la botanique est révélé dans ses lettres, rédigées pour la plupart en italien, au chanoine maltais Jean-François Agius de Soldanis[24]. Ces lettres s’étendent sur une dizaine d’années allant du 12 avril 1747 au 5 septembre 1756. Les deux amis échangent toutes sortes de nouvelles, concernant surtout des amis communs, mais c’est d’histoire naturelle, de botanique, et de minéralogie qu’ils traitent surtout. Turgot échange avec son correspondant de l’information sur diverses pierres et sur « une poudre rouge » que le Maltais lui a envoyée pour l’identifier et avoir son avis. La réponse de Turgot sur celle-ci est qu’il s’agit d’un plomb calciné. Dans cette lettre datée du 15 avril 1752, Turgot informe le chanoine qu’il y a « à Malte, une minière de fer […] et une de plomb vers Mellieha [dont il a] des morceaux richissimes de métal ». Il ajoute : « J’ai acheté une grande quantité de livres d’histoire naturelle concernant les poissons, les oiseaux, les plantes, les coquilles, les minéraux, les pierres fossiles et naturelles, d’autres de médecine, d’anatomie et d’autres sciences comme histoire des insectes, histoire naturelle et les mémoires de l’Académie des Sciences. » Sa bibliothèque « se remplit chaque jour de livres de physique et d’histoire naturelle », lui écrit-il dans une autre lettre.

     De Paris, Turgot envoie au chanoine des graines de toutes sortes, y compris de café, de cannelle, de coton de Sénégal et de Siam, de palmiers américains et indiens, de cerises américaines, d’ananas, de laitues européennes, de petits pois français et de Madagascar, des oignons de fleurs inconnues à Malte et des herbes très aptes « à planter à Marsa et d’autres endroits marécageux et couverts de mer[25]. » Sur les toiles de coton et la manière de les teinter, il lui promet des nouvelles, ainsi qu’une recette pour faire de l’huile à brûler des graines de coton. Il a même une machine pour séparer la graine du coton, car celle dont on se sert à Malte est usée. « Vous voyez bien », remarque-t-il, « que bien que je sois loin, je continue à travailler pour notre île. » L’année suivante, Turgot informe son correspondant qu’il a envoyé au chevalier de Beaujeu[26], à Malte, « une grande quantité de graines et de plantes rares, dont une de café déjà grande qui pourra fructifier dans deux ans ». Il ajoute qu’il a tout ce qu’il faut pour la manufacture du coton et de la mousseline, « si l’on veut, j’en ferai profiter notre île où ces manufactures peuvent être d’un immense profit ». Ce sujet est repris dans la lettre du 21 décembre, où il insiste sur l’utilité de la manufacture de mousseline « pour faire des bas très fins en coton qui se vendraient très bien dans ce pays ».

     Cet intérêt pour la botanique explique la rédaction de sa part à Malte du manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de Malte, intitulé Liste des graines et plantes reçues à Malte par le chr Turgot pour le jardin de simples proposé par lui[27]. Il s’agit d’une liste alphabétique de noms en latin de graines et de simples, accompagnée de références numérotées privées de toute explication. Les activités de Turgot à Paris sont aussi dévoilées dans ses lettres : il est entouré d’hommes doctes comme Réaumur, Buffon, Jussieu, Rouelle et autres […], il donne un cours de chimie et d’anatomie et plus tard, il donnera un cours de botanique[28].

     Une lettre du 7 juillet 1758 révèle un renseignement très important. Turgot envoie au chanoine deux feuilles que l’abbé Barthélemy lui avait remises : Sono le iscrizioni punici trovate a Malta insieme con la scoperta dell’alfabeto e per conseguenza la spiegazione (« Ce sont les inscriptions puniques trouvées à Malte avec la découverte de l’alphabet et, par conséquent, l’explication »). Il lui demande aussi une faveur : « M. Barthélemy me prie de vous demander pour le cabinet des médailles de Sa Majesté, quelques médailles de Malte où se trouvent des caractères puniques[29]. » D’après ce que le chanoine aurait dû écrire à un autre correspondant français, le bailli Dericard, au sujet du chevalier Turgot, le 15 mars 1747, le bailli adresse une lettre au chanoine où il exprime son « estime » et sa « vénération » pour le chevalier et continue : « Mais les difficultés qu’il a trouvées et qu’il n’a pu surmonter quoique présent sur les lieux, pour enrichir Malte de ses connaissances pour le bien public, me font regretter qu’on perde à Malte une si belle occasion de profiter du séjour de M. le chevalier de Turgot, qui selon les apparences, ne sera point succédé par des chevaliers d’un si rare mérite ».

 

     Les trois chevaliers de Malte dont nous avons évoqué la correspondance se situent parfaitement bien dans l’atmosphère régnant au cours du Siècle des Lumières. Les idées philosophiques concernant le bonheur, l’égalité, la tolérance et le scepticisme nourris d’une culture générale sont autant de perles parsemées par le chevalier de La Tremblaye dans son récit de voyage. Déodat Dolomieu ne manque pas de révéler dans sa correspondance sa soif pour « un nouvel ordre » qui rendrait un monde plus juste. Mais un autre aspect de sa personnalité l’attache encore à son siècle, le siècle de l’Encyclopédie, des découvertes, de l’étude de nouvelles disciplines. Il est toujours en mouvement, à la recherche de pierres, de fossiles, de plantes. Élu membre de l’Institut national des Sciences et des Arts, il est universellement reconnu comme « le père des Dolomites » et l’un des fondateurs de la minéralogie et de la géologie alpines. D’autre part, le chevalier Turgot, botaniste, associé libre de l’Académie royale des Sciences, est l’auteur de deux ouvrages et de quelques articles. Au cours de leur correspondance, les trois chevaliers promènent leurs lecteurs à travers un voyage passionnant digne du Siècle des Lumières.


[24] National Library of Malta [NLM], Libr 146. Né en 1712, Agius de Soldanis mourut en 1770. Toutes les citations sont une traduction libre de l’original en italien.

[25] La plaine de Marsa, située au-dessous du niveau de la mer, en était souvent couverte.

[26] Il s’agit du chevalier Quinqueran de Beaujeu, neveu du bailli Dericard, ami des deux correspondants. Turgot envoie régulièrement des plantes à ce chevalier et il en parle dans sa correspondance avec le chanoine maltais.

[27] NLM, Libr 247.

[28] Ibid., f. 2. Lettre du 15 avril 1752.

[29] Ibid., f. 15. Les inscriptions dont il est question proviennent des cippes retrouvés dans la villa de l’ancêtre du comte maltais Jean-Antoine Ciantar, académicien libre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de Paris. Les deux cippes se trouvent aujourd’hui, l’un au Louvre, l’autre au musée national d’archéologie de La Valette.

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Pour citer cet article

Carmen Depasquale, « Les Lumières à travers la correspondance de trois chevaliers de Malte », Cahiers du CELEC, n° 14, Relations épistolaires, sous la direction de Anne Martineau et Vito Avarello, 2020, https://voixcontemporaines.msh-lse.fr/node/163.