La réception de Don Quichotte en Bulgarie : les illustrations de Svetlin Vassilev auprès des éditions Milan Jeunesse

 

La réception de Don Quichotte en Bulgarie :
les illustrations de Svetlin Vassilev auprès des éditions Milan Jeunesse

 

Hajar Khaloui (Doctorante)
— CELEC (EA 3069), Université Jean Monnet Saint-Étienne

 

     Dès la parution de ses deux parties en 1605 et 1615, Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantès est devenu une source d’inspiration artistique auprès des artistes de différentes nationalités. Même au XXIe siècle, cette figure emblématique continue de fasciner largement les artistes, soit dans un cadre indépendant à travers des expositions soit dans un cadre collaboratif avec des maisons d’éditions par le biais de livres illustrés, albums jeunesse, romans-photos, bandes dessinées, etc.

     La présente étude se centrera sur la réception de Don Quichotte en Bulgarie en prenant appui sur les illustrations de l’artiste bulgare Svetlin Vassilev dans les éditions Milan. Nous rendons ici compte de la nature et des particularités de ces illustrations en lien avec le texte original et leur adaptation. Quels sont alors les liens qu’entretiennent ces illustrations bulgares avec l’œuvre original et de quelle nature est cette adaptation ? Quel type d’hybridation culturelle nous fournissent les illustrations bulgares de Svetlin Vassilev ? Comment le contexte socioculturel bulgare intervient-il dans la genèse de ses peintures ? Comment le lecteur-spectateur reçoit-il la figure d’un Don Quichotte bulgare au sein d’un espace hybride ?

     Du point de vue méthodologique, nous initions, tout d’abord, notre étude par une brève biographie de Svetlin Vassilev pour comprendre son style artistique et son inspiration thématique, ce qui nous aidera à analyser et à interpréter ses illustrations quichottesques. Ensuite, nous nous fondons principalement sur la théorie néo-structuraliste de Roland Barthes pour démontrer les différents rapports entre le texte cervantin et les représentations bulgares ; puis nous nous ferons appel à la théorie psychanalytique de Jacques Lacan pour analyser le regard du spectateur en lien avec l’artiste et ses illustrations ainsi que sur la théorie postmoderne de Gilles Deleuze et Félix Guattari afin de mettre en évidence la dimension transterritoriale et transculturelle qui caractérise cette création iconographique bulgare.

 

1. Svetlin Vassilev : un artiste cosmopolite

     Svetlin Vassilev[1] est né en 1971 en Bulgarie. Il vit et travaille en Grèce depuis 1997. Après sa formation artistique, il s’est orienté vers le monde de l’illustration. En 2004, il a été récompensé par le State Children’s Honouring Award, le prix grec de la littérature d’enfance et de jeunesse pour l’illustration de Don Quichotte et du Golden EBGE Illustration Award pour Peter Pan en 2010.

     La diversité culturelle qui caractérise le lieu de sa naissance, les Balkans, lui a servi source de créativité et d’inspiration artistique. Sa présence dans ses deux pays a influencé le choix de ses thèmes et son style esthétique. Il est considéré comme un artiste cosmopolite étant donné que ses toiles reflètent un mélange d’éléments de multiples origines, traditions, religions et de différentes références artistiques et formes d’art.

     Ses œuvres se caractérisent par une forte expressivité et un esprit théâtral même quand il s’agit des objets et des personnages ordinaires, donc l’exaltation des sentiments et des émotions de ses héros est omniprésente dans sa palette. Il joue avec des outils picturaux pour donner ce caractère lyrique à ses personnages, comme la composition entre l’horizontale et la diagonale selon les types de scènes qui sont paisibles ou dramatiques ; les points de vue ; le mouvement du statique, etc. Concernant le choix de ses couleurs, il opte pour les couleurs esthétisantes qui sont, selon lui, plus expressives et transmettent parfaitement les émotions de ses personnages.

     Généralement, les personnages de Svetlin Vassilev sont mythiques, rêveurs et lunaires. Ainsi dit-il de la personnalité de deux de ses personnages principaux, Peter Pan et Don Quichotte :

Leur personnalité est stimulante et c’est plutôt amusant de passer du temps avec eux, à croire en eux, pour leur donner une forme, vivre avec eux. Fondamentalement, le caractère unique de leur caractère cache la possibilité d’une approche différente, la possibilité d’imaginer une illustration beaucoup plus expressive qui dépasse les limites de la vie quotidienne[2].


[1] Les informations biographiques de l’artiste sont recueillies de son site web officiel et son interview, publiée sur Putsch.

[2] VIDAL, Nicolas, « Svetlin Vassilev : un artiste de talent à l’univers aussi cosmopolite que poétique », Interview dans Putsch, 21 avril 2015.
https://putsch.media/20150421/interviews/interviews-illustrateurs/svetlin-vassilev-un-artiste-de-talent-a-l-univers-aussi-cosmopolite-que-poetique/, [Consulté le 30/09/2019].

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2. Les éditions Milan Jeunesse

     Milan Jeunesse se consacre à l’édition de livres illustrés pour les enfants et les adolescents depuis 1983. En 2006, Milan édite une adaptation traduite de Don Quichotte par Jean-Louis Boutefeu dans sa collection Albums. À l’origine, il s’agit d’une adaptation réalisée par Maria Angélidou pour l’édition grecque Papadopoulos Publishing, publiée en 2003 et illustrée par Svetlin Vassilev. Milan a maintenu ces mêmes illustrations pour son édition de traduction.

     L’album est un format cartonné de 26 cm x 32 cm d’une quarantaine de pages. Esthétiquement, l’édition présente un livre prestigieux qui se caractérise par du papier de haute qualité et une calligraphie originale. L’édition constitue quatre chapitres entièrement illustrés par des aquarelles de différentes dimensions qui englobent des pages entières et d’autres qui en occupent la moitié. Le lecteur se voit face à trente-trois aquarelles y compris les illustrations de la première de couverture, du frontispice (5e page) et de la quatrième de couverture (plat verso).

 

3. Entre relais et ancrage

     « Quels que soient les avatars de la peinture, quels que soient le support et le cadre, c’est toujours la même question : qu’est-ce qui se passe là ? Toile, papier ou mur, il s’agit d’une scène où advient quelque chose[3]. » Ces propos de Barthes nous conduisent à mener une étude autour des illustrations qui accompagnent l’adaptation comme texte intermédiaire en lien avec l’œuvre comme texte original afin de détecter les particularités qui caractérisent les rapports texte-image dans ce corpus.

     L’image de la première de couverture présente dans un premier plan don Quichotte debout, pieds nus, portant une longue chemise blanche, un casque d’or, une lance à sa main gauche ainsi qu’un pair de ses poulaines jetées à côté de son pied gauche. Dans un deuxième plan, l’artiste expose la bibliothèque de don Quichotte où sont placés ses livres de chevalerie, l’espace principal où commence l’aventure du Chevalier de la Triste-Figure et qui nous transmet son obsession aux livres de chevalerie. Vassilev fait une présentation générale du protagoniste en condensant les principaux éléments qui résument le caractère du personnage : folie, rêverie, obsession, prouesse, détermination, etc.

     Le premier chapitre s’ouvre sur une image qui joue le rôle d’introduction au lieu de l’histoire, « un petit village poussiéreux d’Espagne[4] » où se dérouleront les aventures de la Triste-Figure. Bien que le village ne soit pas décrit dans les deux textes, nous pouvons constater que Vassilev s’est appuyé sur les caractéristiques réelles et particulières de La Manche pour construire auprès du lecteur une vision sur le lieu de l’histoire et marquer une fonction de relais par rapport au texte original et l’adaptation : par exemple l’architecture des édifices (des maisons blanchies à la chaux de toits couverts de tuiles courbes et des cathédrales plus remarquables) ; l’indolence du village (son caractère calme et vide) ; la nature (culture non irriguée, arbres : vitis et oliviers).

Figure 1 - Svetlin Vassilev 2003 ©


[3] BARTHES, Roland, L’Obvie et l’Obtus, Paris, Seuil, 1969, p.163.

[4] ANGÉLIDOU, Maria, Don Quichotte, trad. BOUTEFEU, Jean-Louis, Toulouse, Milan, 2006, p. 6.

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    Au premier chapitre, la représentation de l’épisode clé de la lecture des livres de chevalerie fait l’objet de deux images consécutives : la première représente don Quichotte lisant attentivement un livre de chevalerie et la deuxième renvoie au moment où don Quichotte se fascine aveuglément pour les aventures des chevaliers et décide de se faire lui-même chevalier errant. L’artiste transmet au lecteur cette obsession pour les livres de chevalerie, si bien que nous remarquons une insistance sur cette action de lecture qui double le message linguistique.