Mémoriel et bienveillance culturelle au gré des vents et des tumultes : approche herméneutique des Passagers du vent de François Bourgeon

 

Mémoriel et bienveillance culturelle au gré des vents et des tumultes :
approche herméneutique des Passagers du vent de François Bourgeon

 

Camille Roelens (Doctorant)
— ECP (EA 4571), Université Jean Monnet Saint-Étienne

 

     L’objet de cet article est de proposer une analyse de la série Les Passagers du vent, de François Bourgeon. Ce dernier confronte successivement ses héroïnes aux guerres franco-anglaises d’Ancien Régime, aux traites négrières, aux plantations antillaises et américaines, à la guerre de Sécession, au Paris de la Commune puis du début de la troisième République française. Précisons d’emblée que l’œuvre de Bourgeon a déjà été largement étudiée du point de vue de l’histoire contemporaine, ayant en particulier fait l’objet de trois imposantes et importantes monographies de Michel Thiébaut[1], dont deux sont exclusivement consacrées aux deux premières époques des Passagers du vent. Toutefois, sans remettre nullement en cause l’intérêt dans leur sphère de ces études, sur lesquelles, d’ailleurs, nous appuyons pour partie notre propos, il nous apparaît qu’une approche plus philosophique, à visée herméneutique, de ce même corpus, recèle un profond intérêt heuristique et mérite d’être entreprise. Il semble en effet que le palimpseste du voyage des personnages dessinés par Bourgeon sur les mers du monde et sur les tumultes de l’histoire politique contemporaine soit une plongée métaphorique de l’auteur dans un héritage complexe et pluriel de la modernité occidentale qu’il entend narrer, pour le faire connaître à ses lecteurs et pour s’expliquer avec lui. Dans un monde multiculturel et globalisé, l’autonomie et la singularité de chacun ne sauraient être regardées comme une illusoire volonté de s’abstraire de toute influence mais plutôt comme une capacité à choisir en conscience ses propres influences et à se les approprier de façon critique.

     La question de l’autonomie individuelle, nodale pour la philosophie de l’éducation contemporaine[2], et celle des rapports pluriels aux héritages multiples, doivent donc être posées de concert. Nous soutenons que certaines œuvres culturelles, dont celles de Bourgeon font assurément partie, car elles participent à rendre possible une telle articulation problématique, en apportant tout à la fois médiations, étayages et stimulations à la réflexion. Le corpus travaillé ici sera constitué des huit tomes composant la série des Passagers du vent. Nous mobiliserons pour leur étude la méthodologie dont nous avons ailleurs exposé les fondements et les principes essentiels sous le nom de philosophie herméneutique culturelle de l’éducation[3]. Nous entendons notamment par là une manière de se confronter sélectivement à des objets culturels qui donnent à penser et à comprendre, en accordant une attention particulière à la démarche du créateur concerné, à la dimension significative des œuvres choisies, à un abord mêlant mobilisation d’une culture générale et précautions disciplinaires en fonction du médium spécifique à analyser. Nous souhaitons ici en rappeler deux sources essentielles d’inspiration.

     La première est l’herméneutique ricœurienne[4], en particulier la pratique de l’« art de discerner le discours dans l’œuvre[5] » pour, à travers elle, mieux comprendre le monde et mieux se comprendre comme être au monde. La seconde est l’histoire culturelle, en particulier telle que Pascal Ory s’en est fait le méthodologue[6], inspiration ici redoublée par la manière dont cet historien s’est lui-même emparé de bandes dessinées dans ses études[7]. La réflexion sur les liens entre autorité et auctorialité dans la création artistique, en particulier littéraire[8], sous-tend une partie de notre approche, comme ce fut également le cas dans d’autres textes antérieurs[9].


[1] THIÉBAUT, Michel, Les Chantiers d’une aventure. Autour des Passagers du vent de François Bourgeon - Premier cycle (1985), Paris, Delcourt, 2018 ; id., Le Chemin de l’Atchafalaya. Autour des Passagers du vent de François Bourgeon - La Petite Fille Bois-Caïman (2010), Paris, Delcourt, 2018 ; id., Dans le sillage des sirènes. Autour des Compagnons du crépuscule de François Bourgeon (1993), Paris, Delcourt, 2017.

[2] S’« il y a aujourd’hui une question vive pour la philosophie de l’éducation, c’est bien celle-là : qu’est-ce que l’autonomie, qu’est-ce que devenir autonome et à quelles conditions ». GAUCHET, Marcel, « L’enfant imaginaire », Le Débat, no 183, 2015, p. 161.

[3] ROELENS, Camile, « Vers une philosophie herméneutique culturelle de l’éducation. Fondements et méthodes d’un travail philosophique sur des bandes dessinées », Penser l’éducation, no 43, 2019, p. 87-104.

[4] RICŒUR, Paul, Le Conflit des interprétations. Essais d’herméneutique (1969), Paris, Seuil, 2013 ; On pourrait aussi lire, Du texte à l’action, Paris, Seuil, 1986.

[5] Ibid., p. 124.

[6] ORY, Pascal, L’Histoire culturelle, Paris, Presses Universitaires de France, 2007.

[7] Id., « L’histoire par la bande ? », Le Débat, n o 177, 2013, p. 90-95 ; id., « Une vie avec la bd », Le Débat, n o 195, 2017, p. 25-32.

[8] BOUJU, Emmanuel (dir.), L’Autorité en littérature, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010.

[9] ROELENS, Camile, « Figure d’autorité, maître et disciple(s) : Hugo Pratt par Milo Manara » Comicalités, http://journals.openedition.org/comicalites/3307 [consulté le 23/11/19].

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     Une première partie présentera le créateur étudié lui-même, François Bourgeon, et la série des Passagers du vent proprement dite. Une deuxième partie, la plus courte de l’article, proposera une synthèse de deux concepts (que nous avons présentés ailleurs avec tout l’espace de texte et l’étayage théorique nécessaires, ce qu’il ne nous est pas possible de faire ici) sur lesquels s’appuiera notre analyse du propos de Bourgeon : le mémoriel et la bienveillance culturelle. Une troisième partie se focalisera sur le destin fictionnel des trois héroïnes successivement mises en scène par Bourgeon dans cette série d’albums, en montrant qu’il livre, à travers elles et leurs aventures, une lecture critique de l’héritage complexe et pluriel de la modernité occidentale. Enfin, une ouverture conclusive nous permettra une mise en perspective de la démarche créative de Bourgeon et de celle de Pierre Schoendoerffer, s’éclairant l’une l’autre.

 

1. Bourgeon, passager du temps

1.1. Un studio dans un crayon, un créateur dans la Cité

     Le titre de cette partie et celui de cette sous-partie sont empruntés à François Corteggiani, auteur d’un ouvrage réunissant planches et entretiens avec Bourgeon[10] dans lequel ce dernier fournit de nombreux renseignements biographiques et explicite sa démarche de création. Cet ouvrage permet d’approcher certains traits de la personnalité de Bourgeon, dont l’anecdote narrée dans l’extrait suivant (Corteggiani questionne Bourgeon, qui répond) donnera au lecteur une idée : « Jean-Luc Cochet a écrit dans : (À Suivre[11]) “François Bourgeon, c’est tout un studio de cinéma dans un crayon…” C’est gentil… / Très gentil ! Je lui avais répondu que j’avais l’habitude de bouffer mes crayons et que je ferai gaffe dorénavant[12]. »

     Outre cette base solide que constitue François Bourgeon, le passager du temps pour entrer dans la boîte noire de l’auteur, notre propos s’appuie ici également sur les monographies, évoquées supra, de Thiébaut, ainsi que sur divers articles[13] ou extraits d’ouvrages généralistes sur la bande dessinée[14] ou plus spécifiques[15], consacrés à ce créateur et à son œuvre.

     François Bourgeon naît en 1945 et se forme initialement au métier de maître verrier à l’école des métiers d’Arts. Pourtant, l’envie de raconter des histoires est tôt présente chez lui : « Lorsque j’ai commencé à faire de la BD, la première fois c’était par hasard, je me suis tout de suite trouvé bien dans la narration. Je pense que si je n’avais pas fait de la BD, j’aurais pu écrire, […] faire du cinéma, du théâtre… mais en tout cas quelque chose qui touche à la narration[16]. » Il fait ses premières armes BD dans les années 1970, d’abord dans la revue Lisette puis dans Circus. Il crée dans la revue DJIN, avec Robert Génin, la série médiévale Brunelle et Colin et les héros éponymes qui continueront ensuite leur existence de papier sous le trait de Didier Convard. Les Passagers du vent, débuté en 1979 avec prépublication dans Circus avant de devenir la série phare des éditions Glénat, constitue son premier projet personnel de grande ampleur. Après cette publication de ce que l’on peut qualifier de première époque de ladite série, Bourgeon revient ensuite, seul toujours, à la période de la Guerre de Cent Ans pour une grande fresque mâtinée de fantastique et de folklore breton, Les Compagnons du crépuscule, chez Casterman. Après deux tomes lui permettant de planter le décor et d’introduire ses personnages (dont une nouvelle héroïne, Mariotte), la série s’achève et culmine en 1990 avec Le Dernier Chant des Malaterre, d’une densité graphique, narrative et textuelle peu commune.


[10] CORTEGGIANI, François, François Bourgeon, le passager du temps, Paris, Glénat, 1983.

[11] (À Suivre) fut, de 1978 à 1997, le magazine de bande dessinée de Casterman, qui a contribué à installer le roman graphique francophone dans le paysage mondial de la bande dessinée et a révélé de nombreux auteurs. C’est néanmoins un Bourgeon déjà connu et reconnu qui y pré-publie sa série médiévale, Les Compagnons du crépuscule, entre 1983 et 1989. Sur l’histoire et l’importance d’(À Suivre) dans l’univers de la bande dessinée, on lira : FINET, Nicolas, (À Suivre). 1978-1997, une aventure en bandes dessinées, Paris, Casterman, 2004.

[12] CORTEGGIANI, François, op. cit., p. 48.

[13] MARTIN, Jean-Pierre, « Les Passagers du vent : Le Comptoir de Juda (commentaire de planche) », Neuvième art 2.0, s.d., http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article43 [consulté le 23/11/19] ; GROENSTEEN Thierry, « Documentation », Neuvième Art 2.0, 2013, http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article1117 [consulté le 23/11/19] ; DELISLE, Philippe, « Esclavage », Neuvième Art 2.0, 2016, http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article1117 [consulté le 23/11/19]. S’ajoute à cela des entretiens parus en ligne et dans la presse régionale et nationale, dont nous fournirons ci-après les URL en cas de références.

[14] BRONSON, Philippe, Guide de la bande dessinée, Grenoble, Glénat, 1986, p. 27-28 ; GROENSTEEN ,Thierry (dir.), Maîtres de la bande dessinée européenne, Paris, Seuil, 2000, p. 70.

[15] LUCAS, Nicole, MARIE, Vincent, « Passagers du vent », Arts et histoires des esclavages. Abécédaire raisonné des arts et de l’histoire des esclavages, Paris, Éditions Le Manuscrit, 2016, p. 295-302.

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     Bourgeon en revient ensuite au fonctionnement en duo scénariste dessinateur, s’associant à Claude Lacroix. Ils projettent leur héroïne, Cyann, dans une vaste odyssée spatiale initiatique, véritable roman graphique de formation. Entre la publication des quatre premiers volumes de cette série (1993, 1997, 2005, 2007) et des deux derniers (2012, 2014), Bourgeon publie en 2009 et 2010 les deux tomes de La Petite fille Bois-Caïman, deuxième époque des Passagers du vent. La troisième, Le Sang des cerises, débute en album en 2018 après une prépublication dès 2017 dans un format journal. Un tome reste à paraître pour clore la série.

     Deux caractéristiques sont en effet généralement spontanément associées pour décrire la place tenue par l’œuvre de Bourgeon dans le paysage du neuvième art : très dense travail documentaire ; extrêmes précisions et force du dessin. « Documentation livresque et muséale[17] », création de maquettes et autres « artéfacts destinés à devenir des objets référents facilitant [le] travail de dessin et de mise en scène[18] » énonce ainsi Thierry Groensteen pour évoquer la manière dont Bourgeon construit les toiles de fond de ses aventures. Jean-Philippe Martin souligne « la méticulosité et la justesse documentaire de la reconstitution historique, et donc les vertus pédagogiques[19] » des œuvres de Bourgeon, dont en particulier les Passagers du vent, ainsi que « l’habileté de Bourgeon à lier aventure et histoire en y ajoutant un zeste d’érotisme[20] ». Il met en évidence « son intérêt pour les héroïnes féminines dans un registre où on leur accorde généralement peu de place[21] », dimension traitée ailleurs[22] et où nous nous contentons ici d’inviter notre lecteur à la lecture des quelques références synthétiques[23].

     Nous souhaiterions ici ajouter une strate à la description et à l’analyse du style global de Bourgeon, à savoir la forte empreinte de philosophie politique et de mise en question de l’articulation de l’être soi et de l’être ensemble qui jalonne littéralement son œuvre. Les tribulations spatiales d’une autre de ses héroïnes, Cyann, dans le Cycle éponyme réalisé avec Claude Lacroix entre X et Y, peut ainsi se lire comme un abrégé d’histoire des idées politiques. Partant d’une société holiste et hiérarchique, Cyann découvre successivement des planètes correspondant à une vision hobbesienne de l’état de Nature, à des organisations libertariennes ou impériales, puis enfin une société des individus pleinement constituée, paisible et pérenne. Dans un autre ordre, sa mise en tension de la psychologie des divers personnages secondaires des Compagnons du crépuscule[24], selon qu’ils soient ruraux ou urbains, nomades ou sédentaires, cloîtrés ou marginaux, est particulièrement stimulante intellectuellement. Questionné sur sa propre sensibilité politique par Corteggiani, Bourgeon répond « je ne me sens pas assez informé, pas suffisamment au fait des gens, des choses, des mœurs de cette époque pour pouvoir agir en connaissance de cause[25] ». Pourtant, il semble que son œuvre à la fois la plus connue et l’ayant accompagné le plus longtemps (puisqu’elle marque le début de son succès et que sa publication est encore en cours) témoigne d’une volonté, à défaut de savoir où peut aller la démocratie occidentale, de proposer un point de vue singulier et marquant quant à son origine. Plus précisément, il s’attache à fixer dans la mémoire du lecteur des images et des situations qui lui donnent à réfléchir quant au chemin parcouru.


[17] GROENSTEEN, Thierry, op. cit., p. 70.

[18] Idem.

[19] MARTIN, Jean-Pierre, art. déjà cité.

[20] Idem.

[21] Idem.

[22] ROELENS, Camille (2018). « Bulles de femmes », Les Cahiers pédagogiques, no 549, 2018, http://www.cahiers-pedagogiques.com/Bulles-de-femmes ; id., « La répression de la collaboration féminine sous la Libération et sa représentation dans le roman graphique francophone », The Philosophical Journal of Conflict and Violence, no 2, 2018, p. 121-136 ; id., « Représentation du corps des héroïnes chez Jean-Claude Servais. Philosophie de l’autorité et mise en scène des jeunes corps féminins », Agora débats/jeunesses, no 78, 2018, p. 87-105 ; id., « Féminismes d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui », Neuvième art 2.0, 2019, http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article1230 [consultés le 23/11/19].

[23] GROENSTEEN Thierry, « Femme (1) : représentation de la femme », Neuvième art 2.0, 2013, http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article677 ; id., « Femme (2) : la création au féminin », Neuvième art 2.0, 2014, http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article727 [consultés le 23/11/19].

[24] On lira « Des lieux et des gens » THIÉBAUT, Dans le sillage des sirènes, op. cit., p. 45-73.

[25] CORTEGGIANI, Michel, op. cit., p. 70.

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1.2. De la dunette aux cerises, un siècle et un (beaucoup) plus

     La présentation de la série des Passagers du vent présente la difficulté d’articuler un empan chronologique de plus d’un siècle quant aux éléments narrés, une succession tuilée de personnages principaux, une longue période de publication chez plusieurs éditeurs. Nous présentons ici les principaux éléments scénaristiques de la série et les informations les plus cruciales quant aux contextes de création et à la réception des œuvres.

     Ce que nous appelons dans l’ensemble de ce texte la première époque des Passagers du vent s’ouvre avec La Fille sous la Dunette, publié en 1979[26] (ci-après désigné LPDV1). On y découvre celle qui va être l’héroïne des cinq premiers tomes, personnage fort et marquant qui porte littéralement le récit. La jeune Agnès de Roselande est victime, dans son enfance, d’une usurpation d’identité commise par la jeune Isabeau de Marnaye, orpheline recueillie par le père d’Agnès au moment de son veuvage pour donner une compagne de jeu à sa fille (qu’il laisse sous la tutelle d’une gouvernante sur le domaine familial tandis que lui-même demeure à la cour de Versailles, durant le règne de Louis XVI). N’étant plus désormais appelée qu’Isa, ladite héroïne est d’abord cloîtrée, puis devient à son tour dame de compagnie de celle qui lui a volé son identité et son destin de jeune fille noble. Cette dernière prend peu à peu l’ascendant à Isa en devenant son amante. Tentant ensuite d’en appeler à son grand frère biologique, Benoît de Roselande, pour voir reconnaître ses droits, Isa est livrée par ce dernier (qui feint d’abord de prendre son parti) à un viol collectif. Lorsque Benoît se voit attribuer, en 1780, le commandement du navire Le Foudroyant, qui doit aller croiser pour la Marine Royale dans la mer des Caraïbes, Isa accepte d’accompagner incognito Agnès dans ce voyage, avec la ferme intention de se venger d’elle comme du commandant de Roselande. Elle trouve dans cette optique un appui auprès d’Hoel, un gabier condamné à une mort certaine par une sanction disciplinaire prise à bord. Isa le sauve et en fait son amant et son confident (c’est ainsi que le lecteur découvre peu à peu les détails de la biographie d’Isa). Le voyage se termine par une escarmouche navale contre la marine britannique. Agnès meurt dans la confusion (écrasée par un canon ayant rompu son amarre), Benoît de Roselande est tué par Hoel. Ce dernier est ensuite projeté, blessé, à la mer. Isa et le chirurgien de bord, un libre penseur du nom de Michel de Saint-Quentin, le sauvent. Tous sont ensuite capturés par la Royal Navy et les deux hommes sont enfermés dans un navire-prison.

     Ainsi s’ouvre l’album Le Ponton, paru en 1980[27] (LPDV2), dans lequel Isa organise, avec l’aide de Mary (et de son amant John Smolett), une jeune bourgeoise anglaise enceinte hors mariage dont elle devient répétitrice, l’évasion de ses deux compagnons d’infortune. Tous désirent rejoindre la France sur un navire de contrebande, et l’enfant de Mary naît durant la traversée de la Manche. Saint-Quentin les informant qu’ils risquent la potence sur le sol de France, Isa, Hoel, Mary et John décident de s’embarquer sur la Marie Caroline, un brick engagé dans le commerce triangulaire. Isa propose d’aider Jean Rousselot, le médecin de l’expédition et ami de Saint-Quentin, à rédiger un mémoire sur le commerce négrier.

     Le Comptoir de Juda, publié en 1981[28] (LPDV3), raconte l’arrivée de l’équipage sur la côte des esclaves, au comptoir de Juda. Isa découvre le Dahomey et la réalité de la présence européenne dans la région. Elle se lie d’amitié avec Aouan, esclave chargé de sa protection. À la suite d’intrigues crapuleuses et relationnelles impliquant les gérants français dudit comptoir, Mary délaisse John (qui glisse peu à peu dans une folie violente) pour l’un des marins, l’aspirant François Vignebelle, tandis qu’Hoel est empoisonné par un rival (Monsieur de Viaroux) cherchant à séduire Isa. Celle-ci sollicite l’aide des locaux pour le sauver.


[26] BOURGEON, François, La Fille sous la Dunette (1979), Paris, 12Bis, 2009.

[27] BOURGEON, François, Le Ponton (1980), Paris, 12Bis, 2009.

[28] BOURGEON, François, Le Comptoir de Juda (1981), Paris, 12Bis, 2009.

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     Cette quête est au cœur de L’Heure du Serpent, paru en 1982[29] (LPDV4). Elle conduit Isa à se rendre à Abomey rencontrer le roi Kpëngla, dont elle gagne la confiance. Le souverain place à ses côtés une nommée Alihosi, manifestement proche d’un sorcier dont dépend la guérison possible de Hoel. Des intrigues annexes conduisent à la mort d’Aouan, John et Monsieur de Viaroux. Isa, Mary, François, Alihosi et Hoel (enfin guéri) s’embarquent pour Saint-Domingue, sur la Marie-Caroline, dont les cales sont remplies d’esclaves, au désarroi croissant d’Isa.

     Une succession d’accidents de bord conduit néanmoins, au début de l’album Le Bois d’Ébène, paru en 1984[30], (LPDV5), à ce que le commandement échoit à un nommé Bernardin. Cet homme violent détestant Isa cherche à violer Alihosi, ce qui provoque la rébellion puis la mise aux fers (après avoir été longuement fouettée) par cette dernière. Elle est ensuite l’âme d’une révolte conduisant à la mort de bon nombre d’esclaves et de membres de l’équipage (dont Jean Rousselot). Mary est alors violée à son tour par un groupe de marins révoltés, avant que François, aidé par Hoel, le maître d’équipage Latrogne et un mystérieux cuisinier (tenu par les autres membres d’équipage pour homosexuel, et méprisé pour cela) du nom de Grignoux, ne reprennent le contrôle du navire. Isa cache Alihosi, survivante, et organise son évasion à l’arrivée du bateau à Saint-Domingue. Mary et François repartent pour l’Europe et Hoel, reconnu au port par des officiers français comme mutin de la Royale, puis piégé dans un cabaret par d’autres marins, est contraint de devenir pirate sous l’égide d’un commandant qui s’avère être Grignoux. Seule, Isa débute une relation d’amitié-haine avec une riche planteuse esclavagiste, devenant sa régisseuse. Après avoir envisagé de se suicider par noyade, Isa accepte la vie qui s’ouvre à elle, et ce premier cycle se clôt le « vendredi 29 mars 1782[31] ».

     Il faudra au lecteur attendre vingt-cinq années avant de lire la suite des aventures d’Isa, pour une deuxième époque des Passagers du vent dont la parution du premier tome en 2009 constitue un évènement remarqué du neuvième art, car il consiste en un redémarrage d’une série devenue peu à peu un classique et une référence. Sollicité sur ce point en interview cette même année sur le succès public de la série qui le fit connaître, Bourgeon propose le bilan suivant : « on est arrivé à environ 1 million par titre en langue française. Il y a eu pas loin de 18 traductions[32] ». Le succès critique fut également au rendez-vous puisque, entre autres, le premier et le dernier tome de cette première époque lui permettent d’obtenir le prix du meilleur dessinateur au festival d’Angoulême en 1980, puis le prix des partenaires de ce même festival en 1985. Les polémiques suscitées en France et ailleurs par ce que certains ont appelé l’importance de l’« érotisme mouillé[33] » dans ses planches, ainsi que les formes de reconnaissance et de légitimation hors de son art comme celle que lui confèrent des expositions muséales (telle celle ayant eu lieu en 2010 au Musée national de la Marine) ont contribué à ancrer Bourgeon comme un créateur important de son époque, dont le retour fut scruté[34].

     La Petite Fille Bois-Caïman - Livre 1, publié en 2009[35] (LPDV6), s’ouvre en 1862 dans une plantation du sud des États-Unis bombardée dans le cadre de la guerre de Sécession. L’héroïne est cette fois Isabeau Murrait, dite Zabo, jeune fille créole[36] qui fuit de La Nouvelle Orléans vers le lieu-dit « Lananette » (dans le bayou de l’Atchafalaya, sur un bras du Mississipi) pour retrouver son petit frère Nano et une mystérieuse aïeule. En chemin, elle se lie avec Quentin Coustans, reporter-photographe français qui couvre le conflit et remet rapidement en cause les positions esclavagistes de Zabo. Arrivée à Lanenette, Zabo découvre que la maîtresse des lieux est en réalité Isa, son arrière-grand-mère, qui lui propose de lui faire le récit des évènements s’étant déroulés entre la première et la deuxième époque des Passagers du vent (que le lecteur découvre ainsi). On y apprend notamment qu’Isa fut à nouveau victime d’un viol collectif, en marge de la cérémonie vaudoue du Bois-Caïman d’août 1791 (considérée comme le point de départ de la révolution haïtienne, par des esclaves révoltés de Saint-Domingue[37]). Aidée par le menuisier Congo (qui se révélera par la suite être alors son amant et le père de sa future fille), Isa a survécu et est ensuite partie pour la Louisiane. Là-bas, elle devient l’amie et l’assistante du naturaliste Louis Murrait et accouche d’une fille métisse, qu’elle fait passer pour sa nièce.


[29] BOURGEON, François, L’Heure du Serpent, Paris, 12Bis, 2009.

[30] BOURGEON, François, Le Bois d’Ébène, Paris, 12Bis, 2009.

[31] Ibid., p. 48.

[35] BOURGEON, François, La Petite Fille Bois-Caïman - Livre 1, Paris, 12Bis, 2009.

[36] Au sens que ce terme revêt en Louisiane et aux Antilles, c’est-à-dire blanche d’origine française ou espagnole, comme Zabo l’explique elle-même tantôt (ibid., p. 23).

[37] On lira « “Madame Magnan dormoit sur le bord du Vésuve”. Les débuts de l’insurrection à Saint-Domingue », THIÉBAUT, Michel, Le Chemin de l’Atchafalaya, op. cit., p. 15-25.

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     La Petite Fille Bois-Caïman - Livre 2, paru en 2010[38] (LPDV7), décrit d’abord la vie d’Isa à Lananette, élevant sa fille loin des rumeurs qui agitent la société blanche locale autour des origines de cette dernière. Isa découvre la faune et la flore locale, rencontre également des Indiens, des « cadiens[39] », se fait portraitiste. Isa se rapproche peu à peu de Jean, le fils de Louis, qui néanmoins doit partir pendant deux années en Europe pour gérer les affaires familiales. À son retour, Isa et Jean deviennent amant. Peu après, Louis est mortellement blessé par un parent nommé Charles-Antoine, venu lui soutirer de quoi éponger ses dettes et ayant, suite à son refus, vendu la fille d’Isa comme esclave. Dans la tentative de cette dernière, aidée de Jean, pour la reprendre, le marchand d’esclave est tué, Isa défigurée par une balle en plein visage, et sa fille se noie dans le Mississipi. On apprend ensuite que les autres descendants de Jean et Isa, dont le grand-père de Zabo, sont morts relativement jeunes et qu’Isa et Zabo sont les deux dernières femmes de cette lignée. Durant la nuit suivante, Isa se laisse emporter par le fleuve qui, des décennies auparavant, avait emporté sa fille.

     Le Sang des cerises, premier de deux tomes qui doivent comporter la troisième et dernière époque des Passagers du vent, est paru en album en 2018[40] (LPDV8). On y retrouve une Zabo quarantenaire, qui se fait désormais appeler Clara, dans le Paris de 1885. Durant l’enterrement de Jules Vallès, auquel elle assiste aux côtés d’autres anciens communards, elle prend sous son aile Klervi Stefan, jeune bretonne (dont le père a disparu au Tonkin) envoyée comme domestique dans la capitale et ne parlant pas, alors, français. Elle la retrouve quelques années plus tard et l’aide à échapper au proxénète Jules, sous l’emprise duquel elle avait glissé après avoir perdu sa place. Zabo/Clara loge Klervi, l’initie à ses activités professionnelles de modèle, musicienne et chanteuse. Une relation mi-filiale mi-sororale se développe entre elle et l’aînée, reproduisant le schéma de la relation Isa/Zabo décrite ci-avant, raconte son histoire à sa cadette. On apprend qu’elle a épousé Quentin, lequel s’est ensuite engagé dans les luttes sociales et politiques en Europe, avant de mourir (de même que leur enfant) durant la « Semaine sanglante », sommet de la répression de la Commune de Paris en mai 1871. Après que Jules a retrouvé et blessé Klervi (avant d’être à son tour poignardé à mort par Zabo/Clara), les deux jeunes femmes, accompagnées du docteur Maze (ancien compagnon d’arme de Quentin, désormais amant de Zabo/Clara), partent en Bretagne. Ce voyage vise à retrouver Nano, le petit frère de Zabo, aperçu dans La Petite fille Bois-Caïman.

     Un dernier album, dans lequel on peut supposer que l’ensemble des fils narratifs non encore reliés et/ou démêlés se rejoindront, est à paraître, sans que la future date d’édition soit encore connue. Bourgeon a néanmoins pu évoquer certains aspects de son travail sur cet opus[41].

 

2. Concepts mobilisés pour l’analyse

     Les deux concepts présentés trouvent leur genèse dans notre thèse de doctorat[42]. Le premier procède d’une tentative de circonscrire le mode de rapport au passé qui succède à la tradition (et peut s’articuler avec une nouvelle forme d’autorité) dans le passage de la structuration hétéronome à la structuration autonome du monde[43]. Nous nous appuierons pour la présentation de ce concept de mémoriel sur une publication qui l’envisage par rapport à la question de la citoyenneté démocratique[44]. Cette dernière articule en effet les tensions entre universel et particulier et celles entre héritages et actions au présent en vue de l’avenir. Le second concept prolonge, sous le nom de bienveillance culturelle, une conceptualisation de la bienveillance qui constitue un des points nodaux de la thèse[45]. Il a été présenté en détail dans le cadre d’un dossier de revue[46] consacré à l’étude des conditions de possibilité d’une éthique interculturelle. Cette orientation problématique conduit à se confronter à nouveaux frais aux tensions mentionnées ci-avant, qui charpentent l’œuvre de Bourgeon.


[38] BOURGEON, François, La Petite Fille Bois-Caïman - Livre 2, Paris, 12Bis, 2010.

[39] « Une société multiculturelle dans la “grande chaudière” », THIÉBAUT, Michel, Le Chemin de l’Atchafalaya, op. cit., p. 74-79. Sur la créolisation : GLISSANT, Édouard, Traité du Tout-monde. Poétique IV, Paris, Gallimard, 1997.

[40] BOURGEON, François, Le Sang des cerises - Livre 1 - Rue de l’Abreuvoir, Paris, Delcourt, 2018.

[42] ROELENS, Camille, L’Autorité bienveillante dans la modernité démocratique : entre éducation, pédagogie et politique, mémoire de thèse de doctorat en sciences de l’éducation et de la formation, sous la direction de FORAY Philippe, Université Jean Monnet Saint-Étienne, 2019, https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02141874/document [consulté le 23/11/19].

[43] Voir : GAUCHET,  Marcel, Le Nouveau Monde. L’avènement de la démocratie IV, Paris, Gallimard, 2017.

[44] ROELENS, Camille, « Qu’est-ce que le mémoriel ? Proposition de conceptualisation à l’aune de la question de la citoyenneté démocratique », Penser l’éducation, no 45, 2019, p. 75-92.

[45] On lira « Qu’est-ce que la bienveillance ? » ; L’Autorité bienveillante dans la modernité démocratique, op. cit., p. 201-254 et « Bienveillance », Le Télémaque, no 55, 2019, p. 21-34.

[46] Idem, « Interculturalité et individualisme : esquisse d’une éthique de la bienveillance culturelle », Ethica, no 23, p. 13-34.

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2.1. Mémoriel

     La présente élaboration du concept de mémoriel procède d’une double réflexion sur les conditions de possibilité de l’autonomie de l’individu humain et sur sa condition historique[47].

     Notre travail du concept d’autonomie s’appuie sur l’étude que lui consacre Philippe Foray, lequel en propose d’ailleurs la définition suivante : « capacité qu’a une personne de se diriger elle-même dans le monde[48] ». Être autonome, en ce sens, c’est pouvoir agir, choisir et penser par soi-même dans le monde, dans le rapport à soi et dans le rapport aux autres[49].

     S’emparer de cette conceptualisation mue par des préoccupations touchant aux questions d’histoire, de transmission, de commencements, ou pour le dire en articulant les termes centraux de ce dossier, d’héritage et de création, pose fondamentalement trois questions. Comment agir à partir d’un héritage pour créer au présent et se projeter dans l’avenir ? Comment se positionner par rapport à un héritage, que viser comme appropriation, continuité, travail critique, toutes choses qui participent notamment de la création du sujet humain par lui-même dans le rapport au monde ? Comment penser cette situation d’héritiers et créateurs potentiels symbiotiquement, tant il est essentiel de rappeler que l’autonomie se déploie toujours sur des ressources, des appuis, contre[50] lesquels l’acte créateur s’adosse et s’inscrit dans une histoire de l’action humaine ? Nous appelons alors mémoriel :

un mode de rapport autonome au passé, qui, à la capacité de se diriger soi-même dans le monde, associe chez l’individu celle de se diriger dans le temps. Une telle capacité requiert un rapport non contemplatif ou purement commémoratif au patrimoine ; un rapport non purement compassionnel à la mémoire ; un rapport conscient au symbolique et à la culture du monde où l’on se dirige. […] Sans penser en de nouveaux termes les moyens d’assumer la dimension de création historique consciente que la démocratie contemporaine promet, cette étrange délivrance tend à conduire vers "l’anxiété de ne pas savoir d’où l’on vient, ce que l’on fait et où l’on va" […] davantage qu’à une pleine possibilité de jouir de ses libertés et d’atteindre une forme de vie bonne autonome. Achever la sortie de la tradition, ce n’est donc pas sortir de l’orientation historique, c’est au contraire devoir la regarder en face et la faire sienne. […] Le mémoriel est une des conditions de possibilité d’une inscription des individus dans une relative continuité et communauté historique et culturelle sans laquelle l’intelligibilité des contenus s’échappe[51].

     Nous pourrions ajouter, dans le cadre du présent dossier, qu’être capable de mémoriel est également dans une large mesure une condition de possibilité d’une création artistique qui manifeste une double capacité : 1° à exprimer une part de subjectivité du créateur, et 2° à produire des œuvres qui sont de substantielles « propositions de monde[52] » permettant à ceux qui les reçoivent de mieux le comprendre et de mieux se comprendre. C’est notamment parce que Les Passagers du vent témoigne avec force de cette double capacité chez leur auteur, tout en posant avec acuité la question de la transmission, que la rencontre de ce corpus et de ce concept nous paraît ici digne d’être approfondie. Bourgeon, lorsqu’un interviewer lui demande s’il joue « sur la temporalité et sur la mémoire » dans ses Passagers du vent, répond :

Oui et c’est aussi une histoire sur la transmission. Il y a le récit d’Isa à Zabo. Isa qui est quelqu’un de très mûr, qui a toute sa tête et qui se rend compte que les expériences de toute une vie ne se transmettent pas, mais par contre qu’il y a deux, trois choses essentielles à dire, et celles-là si on peut les faire passer… c’est pas mal[53] !


[47] GAUCHET, Marcel, La Condition historique, Paris, Stock, 2003.

[48] FORAY, Philippe, Devenir autonome. Apprendre à se diriger soi-même, Paris, ESF, 2016, p. 19.

[49] Ibid. p. 20-22.

[50] Dans toute la polysémie de ce terme, à la fois en appui sur et en opposition avec.

[51] ROELENS, Camille, « Qu’est-ce que le mémoriel ? », op. cit., p. 90.

[52] FORAY, Philippe, Devenir autonome, op. cit., p. 139. L’auteur fait référence à Ricœur.

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2.2. Bienveillance culturelle

     Le concept de bienveillance culturelle vient de la confrontation de notre conceptualisation de la bienveillance et du défi contemporain d’un humanisme de la diversité[54]. Notre conceptualisation de la bienveillance articule trois formes verbales : bien veiller, c’est-à-dire d’allier attention, présence et auto-réflexion pour construire le socle d’un agir pertinent ; bien veiller sur, c’est-à-dire prendre soin de l’autre et de la relation avec l’autre ; bien veiller à se donner les moyens de comprendre l’autre et à étayer les possibilités de compréhension du monde d’autrui. Sur ces bases :

La bienveillance culturelle aurait trois dimensions essentielles. Tout d’abord, un « bien veiller » serait une ouverture constante à la compréhension et à l’intelligibilité d’un monde dynamique et multiculturel. Ensuite, « bien veiller sur » l’autre vulnérable lorsque cette complexité accrue du monde le confronte à des situations pouvant être angoissantes, faire preuve de sollicitude, d’empathie et de tact lorsque le dialogue interculturel se heurte notamment aux obstacles induits par une incompréhension initiale. Enfin, pour se donner les moyens de réduire cette incompréhension, « bien veiller à » permettre à chacun de s’approprier sa propre culture et de rentrer dans un dialogue enrichissant avec les autres, d’être à l’aise dans un contexte particulier, mais aussi de savoir construire par lui-même, en mobilisant les ressources à sa disposition, les équilibres relationnels et symboliques qui lui permettraient de l’être dans un autre contexte culturel[55].

     La médiation de créations culturelles, en particulier contemporaines, apparaît comme un point d’appui essentiel pour pouvoir se rendre capable et contribuer, par exemple en position d’éducateur, à rendre autrui capable de bienveillance culturelle. Pour reprendre dans l’ordre chacun des enjeux soulevés par les trois dimensions énumérées ci-avant, gageons qu’une œuvre doit pour cela rassembler trois qualités principales, ni exclusives ni exhaustives : témoigner d’une certaine compréhension chez le créateur du monde dont il parle et du monde d’où il parle ; ne pas présenter une compréhension interculturelle comme évidente, ni, à l’opposé, comme évidente a priori, autrement dit assumer à la fois la complexité et la responsabilité ; cultiver une triple préoccupation d’appropriation critique de ses propres coordonnées culturelles, d’ouverture éclairée aux dimensions culturelles qui nous sont originellement extérieures et/ou mal connues, de participation lorsque cela est possible à la mise en place de médiations variées aidant les autres individus à faire de même. Les Passagers du vent correspond exemplairement à ce schéma, tout en investissant ce que nous avons synthétisé ailleurs comme « une conception ricœurienne du récit indissociable de la présence d’agents, de personnages dont le destin fait réfléchir sur l’Histoire de l’Homme en racontant l’histoire d’un homme[56] ». C’est le cas de l’histoire de ces trois femmes, Isa, Klervi, Zabo, qui servira à notre entreprise réflexive.

 

3. Plongée métaphorique dans l’héritage complexe et pluriel de la modernité occidentale

     Apportons deux précisions, se rapportant à l’empan et à l’esprit de ce qui va suivre. D’une part, nous ne prétendons pas ici nous être emparés de manière exhaustive des éléments des Passagers du vent qui sont ou seraient analysables à l’enseigne des trois thématiques principales que nous avons choisies et transcrites dans nos sous-titres. Notre ambition est plutôt de nous focaliser sur les moments et les détails les plus significatifs de l’œuvre pour mettre en relief certains vecteurs heuristiques et clés de lecture qui permettront ensuite au lecteur intéressé d’approfondir et d’enrichir lui-même l’analyse dans une relecture de notre corpus. D’autre part, nous souhaitons ici prendre acte d’une critique adressée par la littérature antérieure consacrée à l’œuvre de Bourgeon, à savoir de pêcher parfois par anachronisme[57]. Plus précisément, il a pu être dit et écrit que ce créateur prêtait à certains de ses personnages une conscience de l’universalité des droits humains (et du potentiel argumentatif d’un tel principe de légitimité pour des thèses abolitionnistes et féministes) hors de l’emprise réelle de ces thèses sur les esprits de l’époque hors de quelques cercles philosophiques. Une telle critique appelle à notre sens deux réponses. En ce qui concerne la première, il convient de s’appuyer sur la distinction proposée par Ory entre « le petit canton de la bande dessinée didactique et l’immense domaine de la bande de fiction historique[58] ». Ce dernier regroupe des créations qui situent « une intrigue imaginaire dans un cadre temporel plausible[59] », et parmi elles la saga de Bourgeon est l’une des plus documentée sans toutefois prétendre à la scientificité complète du propos. Quant à la seconde réponse, il nous semble possible d’invoquer le « cercle herméneutique » (notion elle-même essentielle dans la conceptualisation du mémoriel[60] tel que rapidement présenté ci-avant) et tel que Hans Georg Gadamer s’en empare pour indiquer ceci :

Il faut comprendre le tout à partir de l’élément et l’élément à partir du tout […], nous sommes en présence d’un rapport circulaire. L’anticipation de sens qui vise le tout devient compréhension explicite dans la mesure où les éléments qui se déterminent à partir du tout le déterminent également en retour. […] Ainsi le mouvement de compréhension est un va-et-vient continuel du tout à la partie et de la partie au tout. La tâche est d’élargir en cercles concentriques l’unité du sens compris[61].


[54] RENAUT, Alain, Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités, Paris, Flammarion, 2009. Il s’agit de passer, dans les démocraties libérales contemporaines, d’une multi culturalité de fait à une interculturalité saisie et pensée en conscience.

[55] ROELENS, Camille, « Interculturalité et individualisme : esquisse d’une éthique de la bienveillance culturelle », op. cit, p. 30-31.

[56] ROELENS, Camille, « Cinéma, philosophie de l’autorité, neurosciences : Paradis pour tous », EKPHRASIS, images, cinema, theory, media, no 20 (2), 2018, p. 198.

[57] Nous pensons au regard porté par l’historien PETRE-GRENOUILLEAU Olivier qui souligne que la création historique de la première société abolitionniste française (en 1788) est postérieure aux évènements de la première époque de la saga de Bourgeon. LUCAS, Nicole, MARIE, Vincent, « Passagers du vent », op. cit., p. 297-298.

[58] ORY, Pascal, « L’histoire par la bande ? », op. cit., p. 91

[59] Idem.

[60] Lire notamment sur ce point : « Herméneutique, histoire et influence », ROELENS, L’Autorité bienveillante dans la modernité démocratique, op. cit. , p. 287-292.

[61] GADAMER, Hans-Georg, Vérité et Méthode, Paris, Gallimard, 1996, p. 467-468.

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     Autrement dit, c’est en tant que (et non pas en dépit d’une) vision d’un créateur soucieux de la problématique des droits de l’Homme, qui écrit et dessine en pleine période d’effervescence antitotalitaire et de net progrès historiographique sur les traites négrières[62], que la plongée métaphorique effectuée par Bourgeon dans l’héritage complexe et pluriel de la modernité occidentale est riche en significations et en médiations pour comprendre et se comprendre aujourd’hui. C’est sur cette base interprétative que nous travaillons ci-après.

     Nous inscrivons ici essentiellement l’analyse dans le processus que Gauchet, dans sa tétralogie d’histoire philosophée de la modernité occidentale, appelle l’avènement de la démocratie. Si ses détails et ses circonvolutions sont multiples et découragent ici d’emblée d’entrer dans le détail que seule la lecture dans le texte de cette imposante entreprise éditoriale peut rendre, rappeler ici ce que Gauchet identifie comme son ressort essentiel et ses conséquences les plus décisives permet une relecture des Passagers du vent à une autre aune.

     L’avènement de la démocratie est, pour Gauchet, l’aboutissement du processus de sortie de la religion[63], c’est-à-dire l’autonomisation du monde humain, qui progressivement ne se définit plus par soumission et reconduction d’un ordre antérieur et supérieur qui le domine et le régit de part en part, en particulier via la prégnance de la tradition de la hiérarchie. Revenir sur différentes étapes du parcours d’Isa dans sa volonté de contestation de la présumée inégalité ontologique entre blancs et noirs qui justifie l’esclavage est éclairant. Au départ, on peut dire qu’elle mêle indignation spontanée et bonne volonté désordonnée, ce qui la conduit à se heurter souvent à l’incompréhension y compris de ses proches, et parfois à causer du tort. Elle s’attire d’abord l’inimitié d’un certain nombre de membres de l’équipage de la Marie Caroline[64], puis les reproches désabusés d’Hoel, auxquels elle trouve néanmoins à répondre[65]. Un moment marquant est celui de la première visite d’Isa à Abomey. Confrontée au supplice des femmes adultères du roi[66], elle explose, y compris en ce qui serait aujourd’hui qualifié d’injures racistes[67]. Une scène similaire a lieu lorsqu’Aouan justifie l’exécution d’une vieille esclave incapable de suivre la marche par son récurrent « ça est rien qu’un Nèg’[68] ! ». Immédiatement après Aouan se sacrifie néanmoins pour sauver une Isa dont il est finalement tombé amoureux bien que s’en étant souvent défié. Une autre étape importante de la progression d’Isa d’une forme de bonne volonté envers les autres cultures à une véritable capacité de bienveillance culturelle dans le rapport à l’autre est son échange avec Jean Rousselot après qu’Alihosi suppliciée ait retourné sa haine contre elle :

Alihosi vous hait parce que vous lui avez masqué une vérité indispensable à sa survie : ce qu’est véritablement un Noir parmi les Blancs […]. Apprenez à vivre entre le désenchantement (nous soulignons) et la désillusion… C’est le prix à payer le petit peu d’efficacité qui nous fait parfois croire utiles[69].

     Par la suite, elle apprend le langage des esclaves qu’elle côtoie aux Antilles ou en Louisiane, découvre leurs coutumes et croyances (elle portera toute sa vie deux amulettes devant protéger les femmes enceintes et apporter la longévité, offertes par Congo), fait l’effort de comprendre chacune des cultures auxquelles elle se trouve confrontée, jusqu’à devenir réellement capable de relation pleinement interculturelle avec ses interlocuteurs et voisins.

     Notons pour finir qu’Isa a également conscience de ce que ce parcours vers la bienveillance culturelle ne fut pas, pour elle, sans embûche. Elle se montre capable d’investir cette conscience dans une préoccupation mémorielle, et d’en faire un étayage pour amorcer une semblable évolution chez son arrière-petite-fille. Cette dynamique culmine dans une scène suivante, consécutive à l’ultime révélation de l’identité du père de la fameuse petite fille Bois-Caïman[70] (impression renforcée par la mort d’Isa dans les pages suivantes).


[62] PÉTRÉ-GRENOUILLEAU, Olivier note : « Bourgeon, qui est de la région nantaise, connaissait sans doute les travaux de DAGET Serge, spécialiste de la traite des noirs, qui avait organisé un colloque international en 1985 », LUCAS, Nicole, MARIE, Vincent, « Passagers du vent », op. cit., p. 297.

[63] GAUCHET, Marcel, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985 ; id., « Pourquoi L’Avènement de la démocratie ? », Le Débat, no 193, 2017, p. 182-192.

[64] LPDV3, p. 14-15.

[65] LPDV3, p. 16.

[66] LPDV4, p. 12-14.

[67] LPDV4, p. 14.

[68] Ibid., p. 29.

[69] LPDV5, p. 8.

[70] LPDV7, p. 62.

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     Les remises en cause par les personnages de Bourgeon des cadres de la domination masculine[71] émergent souvent dans le récit par analogie entre la situation des héroïnes et celle des personnages noirs (comme dans le dialogue entre Isa et Aouan). Lorsque Zabo oppose aux positions abolitionnistes de Quentin l’aphorisme sudiste « La mule est pour le Noir comme le Noir pour le Blanc[72] », celui-ci lui objecte : « Ils doivent ajouter : “La femme est faite pour servir l’homme, ne pas trop penser et se taire[73] ». Parfois, et ce dès la première rencontre entre Isa et Hoel[74], la question de la condition féminine est traitée pour elle-même. Bourgeon réussit alors à synthétiser la façon dont, au sein de ce que Gauchet appelle l’organisation religieuse du monde, la hiérarchie et la domination comme modes de lien entre les êtres qui se diffractent pour envisager les relations entre hommes et femmes, entre nobles et « ignobles », entre être considérés comme supérieurs et inférieurs par nature de façon générale.

     L’ensemble de ces éléments suscitent dans un dialogue entre Zabo et Quentin (on remarquera l’effet de parallélisme avec les premiers échanges entre Hoel et Isa) au cours duquel ils vont confronter leurs lectures : « Zabo : j’ai même lu Tocqueville, […] en croyant dénicher un récit de voyage Quentin : Saine lecture. Sentant inéluctable l’avènement de la démocratie, cet aristocrate lucide fit un témoignage éclairé sur le modèle américain[75]. »

     Un enjeu décisif de l’avènement de la démocratie est, si l’on peut dire, celui de l’empan de l’égalité de similitude tel que Tocqueville le premier en décerne la capacité à remodeler de fond en comble l’architectonique des démocraties modernes. Gauchet montre bien qu’une limite essentielle de la prescience de Tocqueville est qu’il estime que les inégalités qu’il juge fondées en nature et non par un certain ordre politique (entre homme et femme, entre adulte et enfant, entre blanc et non-blanc) pourront persister y compris dans le déploiement du principe d’égalisation des conditions. D’une certaine manière, l’histoire contemporaine est aussi celle d’une attribution positive de droits fondamentaux d’abord réservés, schématiquement, aux hommes blancs propriétaires (on pourrait ajouter des catégories comme hétérosexuels ou cisgenres), aux êtres quelle que soit leur couleur de peau, leur sexe ou leur genre, leur âge. Autrement dit, ce long processus est celui qui conduit à voir, au plan de la légitimité et de la dignité essentielle de l’être, du même là où toutes les données objectives ou presque révèlent de l’autre. Dans une perspective tocquevillienne, ce processus d’égalisation est d’une certaine façon le moteur de l’histoire moderne. Ce que Gauchet montre dans ses propres travaux, c’est que, là où Tocqueville voyait l’action de la providence, il est possible d’identifier les progressifs retraits du principe de légitimité religieux et le déploiement du principe de légitimité individualiste (et de sa capacité à bouleverser partout les structures de l’organisation sociale) comme processus générateurs et moteurs de la modernité démocratique. S’il parle de La Révolution des droits de l’homme[76] pour désigner le 1789 français, c’est notamment pour mettre en évidence la puissance transformatrice desdits droits, quand bien même ils ne seraient défendus théoriquement pendant longtemps que par très peu de gens et que le passage à la positivité et à l’universalité concrète ait été pour le moins long. Il nous semble possible de soutenir que, dans Les Passagers du vent, Bourgeon laisse le soin à ses héroïnes, tout particulièrement Isa, d’incarner cette position d’avance sur la réalisation de principes appelés à définir et structurer la démocratie moderne. Ainsi, lorsqu’Isa décide de s’engager dans l’abolitionnisme[77], son visage est successivement représenté très blanc, puis plus sombre, comme pour métaphoriser sa décision alors prise de considérer l’autre qu’est le noir comme un semblable. Cette impression est renforcée par le fait que ce même visage est disposé dans la page telle une homothétie de celui de la figure de proue – représentant une jeune femme noire – de la Marie Caroline, pour un double message : l’analogie entre la jeune femme blanche qu’est Isa et la jeune femme noire sculptée dans l’ébène ; l’usage métaphorique du terme « figure de proue », autrement dit pointe avancée d’un changement et/ou d’une prise de conscience.


[71] Voir : GAUCHET, Marcel « La fin de la domination masculine », Le Débat, no 200, 2018, p. 75-98.

[72] LPDV6, p. 29.

[73] LPDV6, p. 29.

[74] LPDV1, p. 17.

[75] LPDV6, p. 31

[76] GAUCHET, Marcel, La Révolution des droits de l’homme, Paris, Gallimard, 1989.

[77] LPDV2, p. 48.

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     Notons enfin que dans cette scène, supposée se dérouler durant le règne de Louis XVI, ce qui sépare dans la construction de la case Isa de la figure de proue en question est une fleur de lys (symbole de la royauté française), manière de suggérer au lecteur que la prochaine étape de l’avancée du déploiement du principe de légitimité individualiste passe par le dépassement du principe de légitimité mixte (entre droit de Dieu et droit d’un homme) de la monarchie absolue par la formulation la plus décisive du principe de légitimité moderne, à savoir la déclaration française des droits de l’Homme de 1789, durant la Révolution.

     Une force de l’œuvre de Bourgeon est de resituer dans leur complexité certains événements historico-politiques importants de la modernité, qui sont autant de témoignages de la difficulté 1o à articuler les différentes composantes de la démocratie moderne que sont le politique, le droit et l’histoire, potentiellement conflictuels entre eux, 2o à conjuguer la garantie des conditions de l’être-ensemble et ce qu’exige de marge de manœuvre donnée à l’ensemble des individus une prise en compte substantielle du principe de légitimité individualiste.

     La vision proposée de la guerre de Sécession et de ses enjeux échappe ainsi largement au manichéisme, et Bourgeon se montre capable de rentrer dans les subtilités et les nuances de l’organisation sudiste, et peu de choses rapprochent sous son trait dans ce même monde l’inconséquent et violent héritier de l’aristocratie Charles-Antoine et un personnage comme Louis. Un des premiers dialogues entre Zabo et Quentin permet notamment de rappeler que ne s’opposent pas alors simplement les Lumières industrielles et la Barbarie des planteurs, mais deux conceptions de la réalisation des principes fondateurs des États-Unis :

Zabo : En libérant les Blancs de toutes les tâches serviles, le Nègre permet […] la véritable égalité entre les citoyens du peuple américain.
Quentin : Un “peuple américain” qui refuse aux Noirs et Indiens les valeurs qu’il veut incarner[78] ?

     Les évocations de l’histoire politique française contemporaine sont également récurrentes. Après la fin d’un Ancien Régime que la première époque des Passagers du vent critique abondamment, ces références mettent souvent en relief l’opposition des principes de référence (les Droits de l’homme) et des régimes politiques successifs. Ainsi Quentin, faisant à Zabo une brève histoire de la France post-napoléonienne, affirme-t-il : « La République bourgeoise a noyé dans le sang la révolution de 1848. Cette explosion socialiste a épouvanté le pays et le second Empire n’a été institué que pour l’endormir et la vaincre[79]. »

     Plus tard, Zabo elle-même fera une « leçon » similaire à Klervi pour lui expliquer l’origine de la basilique parisienne du Sacré-Cœur[80]. L’un de ses amis communards précise :

Elle sait pas la petite !… faut lui expliquer ! Les monarchistes rêvaient d’une restauration. Quand Thiers a renoncé, z’ont changé de cheval et ils ont fait élire Mac-Mahon à sa place ! La victoire de l’Ordre moral !… C’est comme ça qu’on a eu le massacreur de la Commune comme foutu président de cette foutue putain de Troisième République ! […] Cette République est née les deux pieds dans le sang[81] !

     Klervi, à son tour, racontera cette histoire à un journaliste en 1953[82], devant le fameux mur des Fédérés du père Lachaise et la plaque commémorative aux morts de la Commune.

     Signalons enfin que les attitudes des différents personnages européens mis en scène dans la première époque des Passagers du vent, que l’on peut relier aux mentions de l’expédition du Tonkin dans la troisième époque, permettent à Bourgeon de suggérer également un regard critique et différencié sur les différentes attitudes ayant accompagné les colonisations occidentales. Le rejet que subit initialement Klervi puisqu’elle s’exprime en breton pose la question du traitement des langues et cultures régionales par les États modernes centralisés.

     Tout en assumant pleinement un positionnement qui lui est propre, Bourgeon donne fréquemment au lecteur sur tous ces points suffisamment d’éléments, de nuances et de diversités de points de vue pour qu’il puisse lui-même se déterminer. Il se montre donc ici à la fois personnellement capable et éventuellement vecteur potentiel de mémoriel.


[78] LPDV6, p. 29.

[79] LPDV6, p. 36.

[80] Occasion pour elle de placer un propos historiographique : « Cette foutue basilique n’est qu’une façon blessante de réécrire l’histoire, imposant aux vaincus la version des vainqueurs » (LPDV8, p. 45).

[81] LPDV8, p. 44-45.

[82] LPDV8, p. 15, p. 30.

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4. Pour ne pas mourir de froid ni alangui dans la tiédeur incurieuse

     Nous souhaiterions pour conclure suggérer un rapprochement, autour d’un champ commun de préoccupations et d’interpellations, entre l’œuvre graphique et littéraire de Bourgeon et l’œuvre littéraire et cinématographique de Pierre Schoendoerffer. Outre la commune virtuosité à représenter la mer et la guerre dans leurs arts respectifs, ces deux créateurs partagent une volonté d’inscrire leur œuvre dans l’histoire et la condition humaine.

     Le premier été qualifié de « sentinelle de la mémoire[83] ». Il a affirmé avoir trouvé une résonance particulière entre sa propre tentative de porter témoignage, à hauteur d’homme, des évènements et expériences historiques auxquels il a été confronté, et ce fameux distique :

Tous les pays qui n’ont plus de légende
Seront condamnés à mourir de froid[84]

     On pourrait dire que Les Passagers du vent est une œuvre dont la lecture, elle, empêche de s’alanguir dans la tiédeur incurieuse d’une démocratie stabilisée. La lecture de la série ici étudiée nous donne à ressentir et à concevoir ces étapes décisives et hautement complexes de la révolution moderne qu’ont été l’esclavage et son abolition, la très lente évolution de la condition féminine, l’établissement heurté des démocraties libérales représentatives, toutes histoires qui ont leurs lots de vaincu.e.s et d’oublié.e.s. Elle stimule ainsi l’envie de travailler à devenir « son propre contemporain[85] », c’est-à-dire de tenter de se rendre capable à la fois de mémoriel et de bienveillance culturelle, pour comprendre le monde de culture dans lequel nous vivons aujourd’hui dans toute sa singularité, son historicité, sa pluralité.

     Schoendoerffer, le soldat et le marin devenu cinéaste et romancier, et Bourgeon, le maître verrier devenu l’un des conteurs les plus fameux du neuvième art, sont en cela deux vigies complémentaires, braquées chacune sur un rivage différent de l’histoire occidentale, mais témoignant d’une commune capacité à les désigner sans que le lecteur ou le spectateur ne soit simplement tenté de regarder le doigt. Dans cette optique, à quoi, pour filer la métaphore, de telles sentinelles nous aident-elles plus précisément à prendre garde aujourd’hui ?

     À l’issue d’un article consacré à l’héritage actuel complexe des Lumières (manifestation de la progression de l’humanité vers l’autonomie et la sortie de la minorité) – lesquelles furent porteuses d’une formidable architectonique d’émancipation comme d’aveuglement tragique quant à leurs propres pouvoirs[86] – ces deux facettes devant être assumées, Gauchet écrit :

Nous sommes des enfants, mais des enfants qui savent qu’ils le sont et qu’ils sont destinés à le demeurer, des enfants qui savent, par conséquent, qu’ils ont à s’élever au-dessus de leur état d’enfance, sans pouvoir espérer s’en guérir jamais. Voilà tout le secret de la création humaine. Nous avons fait un immense progrès, à cet égard, en nous déprenant de l’outrecuidance puérile qui embuait l’idéal des Lumières dans ses formulations initiales. C’est assis sur une plus juste conscience de ses limites qu’il donnera la pleine mesure de sa fécondité[87].

     Des œuvres comme celles de Bourgeon étudiées ici rappellent utilement l’existence d’un héritage problématique, consubstantiel au processus d’avènement de la démocratie, sans pour autant rendre ledit poids écrasant et donc perçu comme hors de prise. Leur lecture comme leur étude participent donc d’une démarche de formation à l’appréhension par chacun de sa propre condition historique. Ce qui ne saurait se faire par voie d’amnésie[88].


[83] MILLET, Raphaël, Pierre Schoendoerffer, la sentinelle de la mémoire, Nocturnes, 2011, 60 minutes.

[84] TOUR DU PIN, Patrice DE LA, La Quête de joie (1933), Paris, Gallimard, 1939, p. 7.

[85] GAUCHET, Marcel, La Condition historique, op.cit., p. 18.

[86] GAUCHET, Marcel, « De la critique à l’autocritique. Le combat des Lumières aujourd’hui », Le Débat, no 150, 2008, p. 153-161.

[87] Ibid., p. 161

[88] LPDV8, p. 46.

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Pour citer cet article

Camille Roelens, « Mémoriel et bienveillance culturelle au gré des vents et des tumultes : approche herméneutique des Passagers du vent de François Bourgeon », Voix contemporaines, n° 2, Littérature et création artistique contemporaines : héritage(s) et nouvelles modalités de dialogue, sous la direction de Gaëtan Dupois, Hajar Khaloui, Jalad Berthelot Obali et Elena Roig Cardona, 2020, https://voixcontemporaines.msh-lse.fr/node/133.