Introduction : Doctoriales #2 - Héritage(s) : au principe de la création artistique et littéraire contemporaine

 

Doctoriales #2

Héritage(s) : au principe de la création artistique et littéraire contemporaine

Introduction

Jalad Berthelot Obali (Doctorant)
— CELEC (EA 3069), Université Jean Monnet Saint-Étienne

 

     Les Deuxièmes Doctoriales du CELEC auront eu pour objectif d’interroger la notion d’héritage(s) qu’il(s) soi(en)t littéraire(s) ou plus largement artistique(s) – par le biais de problématiques transversales. Nous nous sommes ainsi demandé : comment le traitement des « héritages » reconfigure la littérature et les arts à l’ère contemporaine, mais également par quels procédés stylistiques, rhétoriques et techniques la littérature et les arts opèrent comme mise en procès de l’héritage ? Le prolongement de nos questionnements a également trouvé un écho dans l’abord de la problématique des transferts culturels entre littérature(s) et arts, tout en infléchissant un regard sur l’identité du sujet contemporain devant ce qui s’apparente aujourd’hui à un choc des héritages.

     Cela dit, « l’héritage » est appréhendé ici sous son double aspect définitionnel et opérationnel au sein de différents projets artistiques et à partir de différentes aires culturelles. À partir de quelques gestes critiques, nous avons tenté de montrer comment un héritage peut être déplié, dépoussiéré puis retravaillé selon les perspectives de l’auteur.e ou de l’artiste. Ainsi, chaque réflexion a contribué à mettre en évidence quelques « nouveaux sens » de ce que nous considérons comme patrimoine artistique, littéraire, voire historique. En cherchant à mettre des mots sur un ou des objets jugés parfois lointains et dénués de sens, nous avons pu remarquer qu’un héritage n’est vraiment jamais acquis, ou même que celui-ci n’est pas tout à fait un corps inerte ou une matière sans valeur. Bien au contraire, en considérant notre contemporanéité faite de mobilité et de transferts, l’on peut se rendre compte que les pratiques artistiques et les modes de création présentes empruntent de plus en plus au passé. Dès lors, il n’est plus rare de voir des pratiques et des pensées héritées d’ici ou d’ailleurs se rencontrer, s’enchevêtrer afin de se neutraliser dans un geste ultime. C’est ainsi que naissent de nouvelles figures en matière de création contemporaine. Ces Doctoriales nous ont aussi permis d’interroger le statut et le rôle de l’héritier dans notre société mondialisée face à l’héritage. Le présent volume est ainsi réparti :

 

1. Des héritages aux créations littéraires et artistiques

     Le caractère structurant de l’héritage est lisible d’une part dans la poésie, suivant « deux lectures de Reverdy » proposées par Julia Pont. De son avis et à la lumière du poème reverdien : « L’œuvre dont on hérite n’est ainsi pas définie une fois pour toutes : les héritiers construisent l’héritage par leur discours ». En outre, « le legs se définirait dans un mouvement dialectique entre réception et création : le poète-lecteur reçoit une œuvre sous le prisme de ses choix poétiques, qui s’élaborent eux-mêmes au contact des œuvres qu’il fréquente ». D’autre part, la ré-évaluation de ce qu’on hérite, passe aussi à travers une prise de position d’innovation-révolution, au point de constituer une forme d’avant-gardisme. C’est en effet ce que soupçonne Elena Roig Cardona en parlant de la création littéraire chez le romancier Juan Benet : « De notre point de vue, Benet est clairement un avant-gardiste. Il a réussi à rompre avec le présent de la société opprimée et oppressive où il a vécu, transformant radicalement les langages établis en cherchant constamment les nouveaux besoins de l’Espagne d’après-guerre et de la littérature du moment. » Tout l’intérêt de ces deux premières approches réside dans le dévoilement d’une certaine fabrique littéraire de l’héritage. Et cette réalité manifeste au sein de l’œuvre d’art contemporain n’engagerait pas que le créateur ou l’artiste, mais elle pourrait et devrait aussi engager notre propre regard en tant que chercheur : « Comment recevoir les œuvres, les situer les unes par rapport aux autres, les caractériser sans les réduire. »
 

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2. À la croisée des héritages : personnages et écrivain.es en crise ?

     La quête du passé constitue un véritable viatique pour l’écrivain contemporain. De ce fait, l’héritage est non seulement pris comme une source d’inspiration (atout créatif), mais aussi comme un chemin de traverse qui permet à l’artiste de cartographier le sombre chemin de ses origines pour signifier sa généalogie (atout identitaire). Une telle conception de l’héritage prélude à la crise identitaire et mémorielle du sujet-écrivant. La crise du personnage se fait alors écho de la crise de l’héritage. Ce qui indique également que l’écrivain ou le dramaturge sont en proie à une multiplicité d’héritages dont il leur faut résolument tracer le signe afin de guérir. À partir de l’expression polysémique « mémoire littéraire », Marine Achard-Martino va donc questionner l’opérativité de l’héritage chez l’écrivaine et philosophe Sylvie Germain. Pour sa part, « le roman germanien s’élabore comme une quête vers la compréhension de l’histoire familiale des personnages ». De plus, cette quête, nous dit-elle, pourrait être considérée comme étant à l’origine de l’entreprise romanesque de l’auteure. Toujours dans le même sillage, Gaëtan Dupois place son propos du côté des modalités d’inscription et des enjeux de l’héritage chez le dramaturge Wajdi Mouawad. Il y lit notamment la perception de l’héritage au prisme de la tragédie dont l’onde de choc excède le domaine familial et secoue le lecteur aussi bien que le spectateur. De ce qu’il pense : « La tragédie apparaît donc comme le lieu où tout se dénoue, épicentre d’une catharsis tout à la fois pour le dramaturge, les personnages et les lecteurs.trices-spectateurs.trices. À la confluence de plusieurs héritages ; dramaturge et personnages s’interrogent quant à la façon de se les approprier ; puisqu’écartelés entre la violence du verbe et le mensonge du silence. » La création littéraire et artistique contemporaine s’opère pour ainsi dire dans un élan vers le passé et une tension permanente vers le futur pour repenser les éléments d’une fraternité à construire. C’est le sens du propos de Jalad Berthelot Obali formulé sous la forme d’un soupçon critique. Il postule pour sa part quelques figures de l’héritage et leurs incidences dans la création littéraire africaine contemporaine. De son point de vue, « penser et écrire l’héritage, c’est en somme faire advenir, à travers la puissance de la médiation artistique, la fécondité esthétique de la tyrannie et de l’obsession des figures du passé ».

 

3. Artistes, écrivain.es et personnages face à l’appropriation subjective de l’héritage historique

     Lire les modalités de figuration de l’héritage, c’est aussi prendre conscience des impasses, des contrariétés et des fuites auxquelles l’artiste fait face. Il est ici pointé la question de l’indigence de l’héritage qui conséquemment donne au signe artistique de connaître une certaine « expérience des limites » (Bataille). Mais dans la pulsion créative qui guide son intérêt, l’artiste ne se résigne pas. Bien au contraire, à travers une inflation verbale et technique, celui-ci parvient à mettre des mots sur l’indicible tout comme il parvient à mettre en image ce qu’il n’est pas convenu de toujours voir. C’est donc dans une espèce de combinaison sémiotique, voire d’intermédialité, que les lacunes du passé semblent être comblées et les écarts entre des personnages aux cultures différentes semblent être vaincus. À partir d’Un roman russe d'Emmanuel Carrère, Rocío Murillo González questionne la précarité de l’héritage familial de l’auteur, qui est non seulement traumatique et innommable, mais aussi chargé de trous et de biffures. C’est le moment où selon son mot : « L’apparition de formes autobiographiques inédites qui visent à se réapproprier les legs des ascendants traduit une inflexion dans le rapport que la littérature contemporaine entretient avec l’identité. Celle-ci, fragilisée et défaillante, est donc à reconstruire dans une logique de renégociation critique d’une transmission frappée par la perte. » À son tour, Camille Roelens s’interroge sur l’autonomie et la capacité de l’individu à choisir ses influences, afin de se départir des amarres d’un monde globalisé et dont le maître mot serait « l’homologation ». Sa réflexion porte ainsi sur Les Passagers du vent de François Bourgeon. En ce qui le concerne : « La question de l’autonomie individuelle, nodale pour la philosophie de l’éducation contemporaine et celle des rapports pluriels aux héritages multiples, doivent donc être posées de concert ».
 

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Pour citer cet article

Jalad Berthelot Obali, « Introduction. Doctoriales #2 - Héritage(s) : au principe de la création artistique et littéraire contemporaine », Voix contemporaines, n° 2, Littérature et création artistique contemporaines : héritage(s) et nouvelles modalités de dialogue, sous la direction de Gaëtan Dupois, Hajar Khaloui, Jalad Berthelot Obali et Elena Roig Cardona, 2020, https://voixcontemporaines.msh-lse.fr/node/121.